Un livre, un extrait… Hemlock de Gabrielle Wittkop-Ménardeau

Déjà tôt dans la nuit le peuple romain avait envahi le lieu du supplice et attendait. Une espèce de feulement bruissait dans le rêche tapis de foule sous lequel disparaissait le sol. Comme beaucoup arrivaient en bateau, les barques heurtaient leurs coques, entremêlaient leurs rames à grand bruit et il y avait tant de lanternes sur le Tibre qu’on eût pu croire à quelque fête, n’eussent été la sauvage passion des regards et la menaçante touffeur de l’air. Le matin du 11 septembre se leva sur un ciel soufre où chassés par le sirocco des nuages cuivrés roulaient si bas qu’ils semblaient vouloir se précipiter sur la terre. Les cloches sonnaient toutes seules, les oiseaux tombaient du ciel, des bêtes fuyaient au galop à travers la ville et, croyant venu le Jugement dernier, certains virent même les morts sortir des tombeaux. Devant le ponte Sant’Angelo la foule était si dense que lorsque quelqu’un s’évanouissait on faisait passer son corps par-dessus les têtes, porté à bras tendus jusqu’à ce que dans quelque rue voisine on trouve enfin un peu de sol libre pour l’y allonger. Bientôt les tribunes préparées pour les notables furent elles aussi couvertes d’assistants. Fort de ses relations, don Marianno s’y était assuré une place de choix et étrennait ce jour-là un superbe pourpoint de velours vert avec une cape de même et des hauts-de-chausses à l’espagnole.

À neuf heures, le funèbre cortège partit de Tor’di Nona, déroulant sous le ciel couleur de dent gâtée un long ruban sombre d’où montaient des bannières oscillant sur un rythme de marionnettes. Les sbires et les soldats encadraient un chariot où Bernardo était assis enchaîné face à son frère nu jusqu’à la ceinture, près d’un petit fourneau bien protégé de la tempête et au feu duquel le bourreau rougissait ses tenailles. Il y en avait toujours quelques-unes de prêtes comme les fers des lingères, de façon que le tourmenteur ne chôme pas, si bien qu’à tout instant mastro Peppe arrachait à Giacomo un lambeau d’épaule ou de mamelle, dans une puanteur de chair brûlée. À chaque hurlement de son frère, Bernardo retombait sur lui-même, mol et blanc comme un mouchoir. La cloche de la chapelle que les fratelli dei Agonizzanti avaient sur la piazza Pasquino sonnait inlassablement le glas, d’une voix dure et grêle. Pareil à quelque épouvantai!, un grand crucifix dont le porteur baisait les pieds précédait le char, entouré des pénitents psalmodiant sous leurs cagoules. On avait éteint les cierges à cause du sirocco, tandis qu’une lueur irréelle, dépourvue de source eût-on dit, enveloppait l’immense scène des rues bondées. Muette, la foule regardait progresser le cortège vers Corte Savella. Il s’arrêta devant le portail et les femmes sortirent, accompagnées d’un grand tumulte.

Ceux de la Buona Morte et ceux de San Giovanni Decollato portant sur leur froc noir le plat de Salomé brodé en argent, soutenaient Beatrice Cenci. Depuis si longtemps elle n’avait pas vu la lumière du jour que l’éclairage crépusculaire du sirocco suffit à l’aveugler. Les cris de Giacomo lui hérissèrent le poil. Lumière de mort, clameurs de mort.

Parution : 8 octobre 2020 – Quidam Editeur – Pages : 545 – Genre : thriller, crime, fresque

4ème de couverture :

Labyrinthe arachnéen, Hemlock évoque les destinées tragiques d’une Italienne de la post-Renaissance – Beatrice Cenci –, d’une Française du Grand Siècle – la marquise de Brinvilliers – et d’une Anglaise de l’époque edwardienne en Inde – Mrs Fulham –, entraînées dans le vortex du crime par l’enchaînement des circonstances, leur faiblesse et leur passion.

Au-delà des contingences chronologiques, des visions récurrentes, des lieux, des objets, des leitmotive les relient entre elles. Comme aussi à Hemlock, une femme de notre temps, étrangère à leurs crimes mais déchirée entre les espérances et les craintes d’une situation extrême dont la présence, véritable fil d’Ariane, domine tout le livre.

Dans ce texte tumultueux rigoureusement articulé autour des angoisses de Hemlock, rien n’est aléatoire et l’apparent arbitraire obéit à des lois aussi inéluctables qu’insolites. Quant aux trois meurtrières, le cheminement de leurs histoires illustre les mots de Shakespeare, que l’auteur place en exergue de son ouvrage : « Seigneur ! Nous savons ce que nous sommes, mais ne savons pas ce que nous pouvons être. »



Catégories :Un livre, un extrait...

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