Un livre, un extrait… Je suis l’Abysse de Donato Carrisi

Il ne veut pas gâcher cette journée, alors il se rapproche à nouveau de la piscine. Une fois au bord, il tend le pied et trempe un orteil dans l’eau, qui ressemble à de la gélatine. Il sait que Vera le fixe, il a envoyé son regard entre ses omoplates. Sans tergiverser davantage, il s’assied et immerge ses jambes jusqu’aux genoux. Elles disparaissent dans l’ombre liquide tandis qu’un frisson glacial remonte le long de son dos. Il prend de grandes inspirations.

— Les brassards te permettront de flotter, le rassure Vera depuis sa serviette. Et puis je te surveille.

L’enfant cherche la force d’entrer dans ce liquide stagnant. Il sait qu’il n’a pas beaucoup de temps. Le temps est l’allié de la peur, il l’a appris la fois où Vera a lancé sur lui un cendrier en verre, parce qu’elle était malheureuse et qu’elle avait trop bu. Une seconde d’hésitation et il s’est retrouvé avec une grosse coupure derrière l’oreille gauche.

— Si tu n’y vas pas tout seul, je t’y balance, dans cette putain de piscine, poursuit sa mère d’une voix sombre en tirant sur sa cigarette.

L’enfant ferme les yeux et se laisse glisser.

Au début, il coule, mais quelque chose a choisi le ramener vers le haut. Les brassards le font flotter dans le bouillon noir. Pourtant, il a la désagréable sensation que la piscine s’est réveillée. Alors il bouge frénétiquement les pieds, plus pour lui échapper que pour nager.

— Tu as vu, ce n’est pas difficile ! Maintenant, essaie d’avancer un peu.

Avancer ? Qu’est-ce que ça veut dire ? Il n’a aucune idée de comment diriger son corps d’un côté ou de l’autre. Toutefois, pour ne pas la décevoir, il agite les bras et se dirige vers le centre. Il se sent fier en l’atteignant, mais cela ne dure pas : il y a quelque chose sous lui. Quelque chose a choisi qui essaie de l’attraper. Une caresse sur sa cheville. Il sursaute. Une main ? Il pousse un cri aigu, « de gonzesse », dirait Vera, tandis que son pied accroche un corps étranger qui émerge un instant à côté de lui, avant de replonger. Une branche solitaire et noueuse. Il entend sa mère rire au loin. Soudain, son attention est attirée par un très léger courant d’air qui arrive tout droit sur sa joue. Mais d’où vient-il ? Il regarde le haut de son bras droit.

Il ya une petite marque sur le plastique orange.

Ce petit trou insignifiant suffit à laisser échapper l’air. Au fur et à mesure que la bouée se dégonfle, il sent son bras s’alourdir. Il voudrait retourner vers le bord, mais avant qu’il puisse réagir, le même chose se produit dans l’autre brassard.

Ce qui le maintenait au-dessus de l’abysse est en train de l’abandonner.

Il se débat, convaincu que l’eau croupie veut le retenir. À plusieurs reprises, elle monte au-dessus de son menton et le liquide envahit sa bouche. La piscine ne veut pas le laisser partir. Sa première réaction est d’avertir Vera. Il parvient à lever la tête vers elle et à prononcer son prénom presque en entier. Il aperçoit sa mère, juste un instant, et c’est l’effarement.

Vera a ramassé sa serviette et la range dans son grand sac.

Saisi de panique, il se raidit et finit sous l’eau. Il peine à remonter à la surface : Vera, qui a remis son chapeau de paille et ses lunettes de soleil, est en train de s’éloigner en roulant des hanches sur ses sandales aux brides étincelantes. Son cœur d’enfant lui dit que ce n’est pas vraiment en train de se passer. Il crie, il l’appelle. Elle ne répond pas et, en attendant, il avale encore de l’eau amère qui lui coupe la respiration. Il se débat, il coule. Il penche la tête vers l’arrière pour la recherche du regard. Elle est partie. Elle n’est plus là. Sa mère n’est plus là.

Les brassards ne sont plus que des appendices flasques. Il pleure et fait des moulinets avec ses bras. Des détritus remontent de l’abysse, l’entourent. Bouteilles en plastique, canettes, bidons rouillés, sacs-poubelles. Dans une tentative désespérée de se sauver, il s’agrippe aux déchets, en vain. Ses gémissements sont suffoqués, des larmes chaudes coulent le long de ses joues. L’horreur explose dans son ventre en même temps que l’angoisse. Le bord de la piscine est à la fois tout proche et très loin. Il coule, remonte à la surface. Pour combien de temps ? Sa prochaine inspiration pourrait être la dernière, il le sait. Il ne se résigne pas et se démène comme un diable, il essaie de résister au flux de l’eau qui l’entraîne vers le bas. Le bord se rapproche. Mais pas assez.

Pas assez !

Ses forces l’abandonnent. Ses jambes, raidies par les crampes, sont sur le point de lâcher. Quant à ses bras, il ne les sent plus. « Le petit gros est en train de couler », se moque-t-il lui-même en imitant la voix sans pitié avec laquelle Vera s’est si souvent adressée à lui.

Toutefois, précisément à ce moment, il fait une découverte inattendue. Un secret silencieux enfoui à l’intérieur de lui, peut-être depuis toujours, dissimulé sous les bourrelets.

Une force irrésistible inconnue.

Ses bras qu’il croyait inertes se tendent d’eux-mêmes et giflent violemment la surface de l’eau, ses pieds et ses jambes se réaniment pour le propulser. Il ne sait pas d’où vient cet instinct. C’est comme si quelqu’un d’autre avait pris le contrôle de son corps. Il ressort la tête et reprend son souffle. Ses poumons se remplissent d’air.

Encore un effort. Un autre. Puis il sent le mur et s’y cramponne tant bien que mal. Il reste ainsi, tremblant, secoué par des spasmes incontrôlables, ses doigts blancs agrippés aux carreaux de la piscine. Les secondes passent, puis les minutes. Le seul bruit qui l’entoure est le chant indifférent des cigales. Toujours riveté au bord, il avance avec prudence jusqu’à l’échelle rouillée à laquelle il manque des barreaux. Il se hisse comme il peut et sort de la fosse sombre. Il fait chaud mais il a si froid. L’urine coule entre ses jambes, il ne s’en rend pas compte. Il ne perçoit que son cœur emballé.

— Maman… appelle-t-il pour la première fois d’une voix étranglée. Maman…

Il sanglote, tant pis si elle se moque de lui.

Il ne sait pas quoi faire ni où aller. Il n’a que deux certitudes.

Sa mère l’a laissé seul. Et maintenant, il sait nager.

Parution : 20 octobre 2021 – Éditeur : Calmann-Lévy – Traduction : Anaïs Bouteille-Bokobza – Pages : 304 – Genre : thriller, suspense

L’homme qui nettoie rôde autour de nous. Parmi nos déchets, il cherche des indices sur nos vies. En particulier sur celles des femmes seules. Une femme lui a fait beaucoup de mal enfant : sa mère. La chasseuse de mouches, elle, tente de sauver les femmes en péril. Et elles sont nombreuses… Surtout quand l’homme qui nettoie rôde autour d’elles.



Catégories :Un livre, un extrait...

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