Chacun est le prochain de l’autre et le hait comme lui-même, mais en réalité, le petit Blanc et le blédard sont semblables. Leur principale différence réside en cela que l’un a quitté son pays, l’autre son pays l’a quitté.

Avec La Naturalisation, sélectionné pour le Prix de la Littérature arabe 2025 Zied Bakir signe un roman à la fois drôle, grinçant et mélancolique sur l’exil, l’identité et le désir d’appartenance. À travers le parcours chaotique d’un jeune tunisien rêvant de devenir français, l’auteur propose une satire sociale où l’humour côtoie la précarité, les désillusions et les contradictions d’une société qui ne réserve pas toujours l’accueil espéré.
Elyas Z’Beybi quitte la Tunisie pour rejoindre Paris, officiellement afin de poursuivre ses études, mais surtout avec une ambition tenace : obtenir la nationalité française. Nourri d’une profonde admiration pour la langue et la culture françaises, il découvre rapidement une réalité bien éloignée de ses représentations. Entre rencontres improbables, errance, marginalité et déconvenues, son parcours prend des allures de roman picaresque.
L’un des principaux intérêts du roman réside dans la manière dont Zied Bakir interroge le sentiment d’appartenance. Pour Elyas, devenir français ne se résume pas à obtenir des papiers. La naturalisation représente une reconnaissance, la promesse d’une nouvelle existence et peut-être la possibilité d’échapper à une identité dans laquelle il ne se reconnaît plus entièrement.
Mais cet amour de la France se heurte à ses contradictions. Le pays idéalisé laisse place à une société où la précarité, les préjugés et les difficultés d’intégration viennent ébranler les certitudes du personnage. Le roman questionne ainsi le décalage entre l’identité que l’on revendique et celle que l’on nous assigne.
La grande force de La Naturalisation tient à son ton, l’auteur choisit le burlesque et l’ironie pour aborder des sujets pourtant graves : l’exil, la solitude, l’exclusion et les humiliations sociales.
Elyas est un personnage excessif, maladroit, parfois agaçant, mais profondément humain. Ses mésaventures prêtent souvent à sourire, sans jamais faire totalement oublier la fragilité de sa situation. L’humour devient alors une manière de dévoiler l’absurdité de certaines réalités sociales, tout en évitant le misérabilisme.
Cette approche donne au récit une énergie communicative. Le regard porté sur la société française est mordant, sans pour autant se réduire à une dénonciation qui ferait basculer le récit vers autre chose que le roman.
Si cette succession de péripéties fait le charme du livre, elle constitue néanmoins l’une de ses limites. La construction picaresque privilégie les rencontres et les situations rocambolesques, parfois au détriment de la cohérence narrative et de l’approfondissement psychologique. Certains épisodes semblent davantage destinés à nourrir la satire, l’omniprésence de l’humour m’a parfois dérangé, ce qui d’ailleurs, a certainement atténué l’émotion que j’aurais pu ressentir. Le roman aurait gagné, à laisser davantage de place aux réflexions de son protagoniste et aux conséquences de ses désillusions.
La Naturalisation est un roman original, vif et souvent drôle, qui aborde la question de l’exil et de l’identité sous un angle décalé. Zied Bakir réussit à transformer les mésaventures de son personnage en une réflexion sur l’appartenance, les illusions de l’intégration et les contradictions de la société française.
Malgré une construction parfois dispersée et des situations qui prennent le pas sur la profondeur psychologique, le roman séduit par son énergie, son ironie et son regard lucide sur le désir de devenir français.
Une lecture à la fois légère dans sa forme et plus grave dans son propos, qui rappelle qu’aimer un pays ne signifie pas nécessairement y trouver sa place.
Parution : 29 janvier 2025 – Éditeur : Grasset – Pages : 208- Genre : littérature tunisienne, contemporain, immigration, humour, exil
Tunisie 1987. Le coup d’État de Ben Ali contre Bourguiba coïncide avec la circoncision (loupée) du narrateur, Elyas Z’Beybi. Montant à Paris pour poursuivre ses études, Elyas préfère la vie de bohème, tout en nourrissant un grand espoir : devenir français. Choisit-il les meilleurs moyens ? Il se lie d’amitié avec un ancien légionnaire, devient sans-abri, expérimente une communauté Emmaüs, passe par un hôpital psychiatrique où il séduit, bien malgré lui, la psychiatre de l’hôpital…
Moderne roman picaresque, La naturalisation raconte un exil choisi jusque dans ses galères. Son maladroit héros, à la fois naïf et lucide, attachant et trop francophile pour se croire un “étranger”, affronte et les autres et lui-même dans une succession de mésaventures aussi comiques que tendres. Le destin ne va pas toujours droit.


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Catégories :Contemporain, Grasset, Littérature tunisienne

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