L’immeuble Yacoubian de Alaa El Aswany


Chacun est le prochain de l’autre et le hait comme lui-même, mais en réalité, le petit Blanc et le blédard sont semblables. Leur principale différence réside en cela que l’un a quitté son pays, l’autre son pays l’a quitté.


Avec L’Immeuble Yacoubian, Alaa El Aswany propose une fresque sociale mordante et profondément humaine de l’Égypte contemporaine. Publié en 2002, ce roman choral fait d’un immeuble du centre du Caire le miroir d’une société traversée par les inégalités, la corruption, les frustrations et les contradictions morales. Derrière les destins individuels se dessine le portrait sans complaisance d’un pays où les aspirations personnelles se heurtent aux réalités politiques, religieuses et sociales. En ouvrant ce roman, vous ne lisez pas de simples pages : vous mettez les pieds dans le centre-ville du Caire, vous sentez l’odeur du narguilé, le bruit incessant de la rue Talaat Harb, et vous entendez battre le cœur d’un pays tout entier.

Construit dans les années 1930, l’immeuble Yacoubian a connu les heures fastes d’une Égypte cosmopolite avant de devenir le refuge d’une population socialement disparate. Dans ses appartements et sur sa terrasse cohabitent Zaki, aristocrate vieillissant nostalgique du passé, Taha, fils du concierge rêvant d’ascension sociale, Boussaïna, jeune femme confrontée à la précarité et au harcèlement, Hatem, journaliste homosexuel contraint de vivre dans la dissimulation, ou encore Azzam, homme d’affaires enrichi par des pratiques douteuses. À travers eux, Alaa El Aswany compose une galerie de personnages dont les trajectoires révèlent les fractures de la société égyptienne.

La grande réussite du roman réside dans sa construction chorale et dans le fait que l’immeuble devient un véritable personnage, un espace où se croisent différentes classes sociales, générations et visions du monde.

La séparation entre les appartements confortables et les habitations précaires installées sur le toit illustre à elle seule les inégalités qui structurent la société égyptienne et malgré cette proximité, la distance sociale est considérable.

L’auteur aborde sans détour la corruption politique, l’hypocrisie religieuse, les violences faites aux femmes, l’homosexualité et la montée de l’Islam radical. Mais plutôt que de multiplier les discours, il choisit de faire émerger ces questions à travers les existences de ses personnages et de laisser le temps au lecteur de se faire son opinion.

Le parcours de Taha est particulièrement révélateur, ses ambitions contrariées, les humiliations qu’il subit et son sentiment d’injustice permettent d’explorer les mécanismes qui peuvent conduire vers la radicalisation. Le roman montre comment les frustrations individuelles rencontrent un contexte politique et social propice aux dérives. Ce n’est pas une question simple et certaines de nos sociétés pourraient s’en inspirer. On ne devient pas religieux radical du jour au lendemain, c’est une progression lente, une quête identitaire que les gens ne trouvent pas dans leur société ou milieu social. Alors bien sûr, on ne doit pas trouver d’excuses, mais regarder la radicalisation comme l’échec d’une société à faire société pour tous et par tous, devrait alerter les pouvoirs publics de chaque pays.

Les personnages sont bin brossés et ne sont pas soit bons soit méchants, aucun n’est entièrement irréprochable, chacun évolue avec ses faiblesses, ses désirs, ses compromissions et ses contradictions.

Zaki incarne la nostalgie d’une Égypte disparue, tandis qu’Azzam représente l’opportunisme et la corruption d’une société où l’argent permet d’acheter influence et respectabilité. Boussaïna, de son côté, révèle la vulnérabilité des femmes confrontées à la précarité économique et aux rapports de domination des hommes. Ils composent avec un système qui les contraint, parfois jusqu’à renoncer à leurs convictions.

Cette approche donne au récit une dimension universelle, bien au-delà de son ancrage égyptien.

Je regrette seulement que la critique de la société égyptienne laisse peu de place à des perspectives plus lumineuses. La corruption, l’hypocrisie et les désillusions dominent largement le récit, donnant une vision particulièrement sombre du pays et de l’être humain en général.

Ces réserves n’enlèvent toutefois rien à la force du roman, dont l’écriture accessible, le rythme et les personnages permettent d’aborder des sujets complexes sans sacrifier le plaisir de lecture.

Le succès du roman a conduit à son adaptation cinématographique en 2006 par le réalisateur égyptien Marwan Hamed, d’une durée de près de trois heures, le film réunit plusieurs grandes figures du cinéma égyptien, notamment Adel Imam, Nour El-Sherif, Youssra et Hend Sabri.

L’adaptation conserve la construction chorale du roman et son regard critique sur la société égyptienne. Les mêmes thèmes traversent le récit : corruption, inégalités, sexualité, hypocrisie religieuse et radicalisation. Le passage à l’écran donne une dimension plus concrète aux lieux et aux personnages, tout en restituant les contrastes sociaux qui constituent la force du livre.

Le film privilégie cependant une approche plus mélodramatique. Là où le roman laisse davantage de place aux ambiguïtés des personnages, le cinéma accentue certaines tensions et certains affrontements.

L’adaptation a également suscité une importante controverse en Égypte. Malgré son succès populaire, plusieurs parlementaires ont demandé la suppression de scènes évoquant l’homosexualité, estimant qu’elles portaient atteinte aux valeurs morales du pays. Cette polémique souligne précisément ce qui fait l’intérêt du roman comme du film : leur capacité à mettre en lumière des réalités sociales que certains préféreraient maintenir sous silence.

Au-delà de ses qualités cinématographiques, L’Immeuble Yacoubian constitue ainsi une adaptation intéressante, qui prolonge la portée critique du livre. Si le roman conserve l’avantage de la profondeur psychologique, le film donne une visibilité supplémentaire à cette fresque sociale et politique. Une lecture riche et stimulante, qui dépasse le portrait d’une société égyptienne pour interroger plus largement les compromis, les désirs et les contradictions qui façonnent les existences humaines.


Parution : 9 janvier 2006 – Éditeur : Actes sud – Traduction : Pages : 336- Genre : littérature égyptienne, roman social, homosexualité, violances faites aux femmes, corruption, religion, radicalisation.

En plein coeur du Caire, l’immeuble Yacoubian, véritable personnage principal du roman, est prétexte à raconter tout un pan de l’histoire égyptienne, des années 1930 à nos jours. Porté à l’écran par Marwan Hamed en 2006, ce livre est devenu un phénomène éditorial dans le monde entier.

Le mois africain 2026 Sur le route de Jostein




Catégories :Actes Sud, Contemporain, Historique, Littérature égyptienne, Romans noirs

Tags:, ,

Votre commentaire