Les Désarrois de l’élève Törless – Robert Musil ou la violence en milieu scolaire et mystères du langage mathématique

Impossible de commencer ce premier billet sans remercier Julie, pour le cadeau de ce lopin de terre scriptural ! Cadeau, parce que présenté comme « Tu as carte blanche »… ce que j’ai compris comme « Voilà un espace où ton écriture est libre ! ». Comme c’est précieux ! Merci !

Pour commencer, il me tenait à cœur de vous parler de Robert Musil.

La découverte récente de Robert Musil et le décès, il y a peu, de Jacques Bouveresse grâce à qui j’ai eu accès à la lecture du premier, m’ont donné le sentiment de la nécessité de commencer par cet étrange et méconnu auteur autrichien. Il me faut également rendre un hommage au poète Philippe Jaccottet récemment décédé à qui l’on doit la traduction de plusieurs de ses œuvres. Depuis vos sépultures, entendez (?) mon immense gratitude !

Robert Musil, né en 1880 à Klagenfurt en Autriche, décédé en 1942 à Genève en Suisse, n’exercera jamais le métier auquel ses études d’ingénieur l’ont destiné. Il soutient une thèse de philosophie sur Ernst Mach, physicien et philosophe inspirateur du positivisme du cercle de Vienne. Il est possible de glaner des informations en plus grand nombre et plus précises sur internet pour ceux et celles que la vie de cet auteur intriguerait.

Non spécialiste, encore en train de découvrir l’auteur, il serait présomptueux et certainement vain de prétendre dévoiler le sens d’une œuvre d’une grande complexité, même pour ses plus fin(e) lecteur/trice. Ce billet est davantage à prendre comme le partage d’une découverte et l’invitation à débuter une aventure dont Elias Canetti a écrit que l’on pouvait s’y engager « pendant plusieurs décennies sans être assuré d’en venir à bout, au prix d’une grande patience et d’un entêtement presque surhumain » (4ème de couverture du tome 1 de L’homme sans qualité).

J’ai donc commencé la découverte de Robert Musil avec son bref roman Les désarrois de l’élève Törless, dont il est d’usage de considérer qu’une part est inspirée de sa propre vie de jeune de 14 ans dans un internat militaire. Pour la suite, l’édition de référence retenue pour les citations est celle parue dans la collection Points du Seuil en 1960.

« Une petite gare sur la ligne de Russie. »

Nul besoin d’en dire bien plus. Törless est un jeune garçon de bonne famille « envoyé à l’école de W » (p.11) . Il s’agit manifestement d’un établissement pour des jeunes du même milieu social, puisque « C’était là que les fils des meilleures familles du pays étaient formés, après quoi il pouvaient choisir entre l’Université, l’Armée et l’Administration : dans chacun de ces cas, comme pour franchir le seuil des salons les plus côtés, être un ancien interne de W. était la meilleure des recommandations » (p.10) .

Par la suite, et bien que le mot même de désarrois n’apparaisse que discrètement à la fin du roman il s’ensuit toute une série d’initiations : les sexualités hétéro et homosexuelle, la découverte de Kant, des mathématiques, des nombres imaginaires et des premiers dilemmes moraux. L’ouvrage est sans conteste un roman d’apprentissage.

De nombreux thèmes pourraient servir de discussion à ce billet mais comme le laisse entendre le titre, c’est la violence en milieu scolaire et les mathématiques que je retiendrai.

Le roman fit scandale à sa sortie en 1906. Convenons-en, bien que parfois implicites, plusieurs passages sont très dérangeants. En bref, un élève de la classe est surpris en train de voler de l’argent par l’un de ses camarades dont il était débiteur. Découvert, le bougre « poussé à bout par mon silence se mit à pleurer et implora ma pitié. S’il avait volé, c’était pressé par la nécessité ; sans mon intervention, il aurait restitué l’argent si rapidement que personne ne se fût aperçu de rien. Je ne devais pas dire qu’il l’avait volé : il l’avait seulement emprunté en cachette… Ses larmes l’empêchèrent d’aller plus loin. Puis il recommença à me supplier. Il voulait m’être tout dévoué, faire tout ce que je lui demanderais, pourvu que je ne dise rien aux autres. A ce prix il s’offrait réellement de devenir mon esclave, et le mélange de ruse et d’angoisse avide qui se tordait au fond de ses yeux était répugnant » (p.68).

Son confesseur, l’élève Reitig réunit donc ses deux camarades et amis, Törless et Beineberg pour savoir que faire du voleur pris sur le fait. Plutôt que d’en référer aux autorités de l’école, le trio s’accorde, non sans contestation de Törless, à utiliser Basini le voleur comme leur chose. Törless, à qui l’auteur souhaite certainement faire porter, pour le ridiculiser, l’élan kantien du tu dois manifeste en effet son désaccord, mais finit par se laisser emporter par ses deux camarades.

A partir de ce moment, l’auteur nous permet d’assister à plusieurs scènes qui n’ont rien à envier aux faits-divers qui ponctuent l’actualité d’établissements d’enseignement que nous connaissons.

Robert Musil nous contraint à nous demander avec Törless « Y-a-t-il quelque chose derrière la médiocrité ? ». Le personnage, prenant part à la persécution adopte la posture du vivisecteur, que Robert Musil prend pour figure dans un de ses romans (Voir cette émission de France Culture).

Cette posture est portée à son apothéose dans les pages 161 à 176 au cours desquelles on assiste à un interrogatoire rigoureux mené uniquement par un Törless insatisfait de cette situation, dont il n’arrive pas à comprendre comment elle est possible.

Alors que la thématique est à la mode dans les discours politiques, je ne peux que recommander cette lecture aux lycéens, lycéennes, à leurs enseignants et enseignantes et pourquoi pas… A en faire une lecture au programme en seconde par exemple !

Beaucoup plus présente dans l’œuvre de Musil et dans son univers intellectuel la question des mathématiques est également très importante dans Les désarrois de l’élève Törless.

Robert Musil a très vite perçu à quel point cette discipline allait avoir une fonction importante au XXème siècle et ce n’est pas un hasard s’il a choisi de faire du personnage principal de L’homme sans qualité un mathématicien.

Qui peut aujourd’hui en douter, alors que même notre préférence pour la glace vanille ou la glace citron fait l’objet de calculs extrêmement savants réalisés par des ordinateurs chaque jour plus puissants.

Törless marque à mon sens le point de départ de son étonnement avec de magnifiques développements qui leur sont consacrés pages 119 à 138. A propos des nombres imaginaires Robert Musil fait dire à Törless qu’« au début de tout calcul de ce genre, on a des chiffres parfaitement solides qui peuvent symboliser des mètres, des poids ou ce que l’on voudra de concret. C’est de semblables chiffres que l’on retrouve à la fin de l’opération. Mais ces derniers chiffres sont reliés aux premiers par quelque chose qui n’existe pas ! Ne dirait-on pas un pont qui n’aurait que ses piles extrêmes et que l’on ne franchirait pas moins tranquillement comme s’il était entier ? Pour moi ce genre de calcul a quelque chose de vertigineux ; comme si, à un moment donné, il conduisait Dieu sait où » (p.120-121). Sublime étonnement de l’intelligence en éclosion alors qu’elle plonge dans l’abstraction et en ressort mordu « par la dent aigüe du doute » (p.154).

Robert Musil est souvent jugé trop intellectuel et il est en effet difficile de contester un tel point de vue, lorsqu’on se penche sur L’homme sans qualité. Toutefois, je ne peux que recommander la lecture de Törless qui prête moins le flanc à cette critique en intellectualisme à mon sens.

Naturellement il y a des ouvertures sur des questions philosophiques et littéraires très profondes, sur la signification, les fonctions du langage ou la critique de la morale kantienne. Mais il faut savoir laisser le temps au temps et plusieurs niveaux de lecture me donnent la certitude que même pour des lycéens et lycéennes ce beau roman peut-être l’occasion de mettre des mots et des phrases sur des étonnements qu’ils peuvent avoir eux-mêmes.


Pour ceux qui souhaiterais découvrir l’œuvre, sous une autre forme, il existe une adaptation cinématographique, avec Mathieu Carrière, Marian Seidowsky, Bernd Tischer.

F.



Catégories :Les digressions de François...

12 réponses

  1. Merci beaucoup de m’avoir fait découvrir cet auteur et son univers. Ton blog est tellement riche. Pour se cultiver s’est un régal ! Belle journée Marie-Anne 🙂

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  2. Je me suis emmêlé les pinceaux dans mon précédent commentaire. C’est bien évidement toi que je remercie Julie. Le blog de Marie-Anne était juste en dessous dans mon lecteur.. désolé 😅😉

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  3. Whaouuuuuuuuuuu !!! Je le savaisje l’avais prédit que je continuerai d’aller de découvertes en découvertes ! très bel article sur un auteur et un livre dont j’ignorais jusqu’à présent l’existence ! Merci François !

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