« Je savais que l’enfance venait de tirer son rideau et ce temps long est terriblement ardu quand il n’est pas folichon. Plus tard, devenus vieux, il nous prend des nostalgies, des sortes d’illusions et d’hallucinations. Nous mettons nos mémoires dans des machines à tambours pour nettoyer, blanchir, repasser, rafistoler, falsifier le passé. Il devient peu à peu plus élégant, plus supportable, presque beau et nous finissons un jour par croire à nos mensonges. Nous sortons de ce truc qu’on appelle l’innocence de l’enfance. Nous en sortons tous sans exception un jour ou l’autre, avec plus ou moins de bonheur. Certains se préfèrent en victimes, le costume est plus apitoyant, d’autres en superbes, celui-ci est plus chic. »

Ce roman ne m’était absolument pas destiné. Jamais je n’aurais pu découvrir ce texte sans une rencontre sur Babelio, avec une personne avec qui j’échange sur nos lectures, sur mes écrits, et qui m’a parlé de ce roman. Curieuse du tableau qu’elle m’en a peint, j’ai tenté. Et je dois dire que je ne m’attendais pas à ce genre de texte.
La narratrice, et héroïne de cette histoire, découvre sur l’étal d’une brocante, un livre qui attire son attention. Sur la couverture, une paire de chaussures qu’elle reconnaît : ce sont les siennes. Quant au nom de l’auteur, il lui est familier. Intriguée, elle achète l’objet, le lit, et découvre au fil des pages ce qui ressemble à sa propre histoire, ou plutôt ce que l’auteur en a fait. Quelque chose qui n’est pas sa réalité. Sa vérité.
« Cela s’était passé, il y a si longtemps, presque un siècle, une autre vie et pourtant chaque instant de ce temps avait creusé ses griffures dans ma terre. J’y avais laissé quelques lambeaux de peau, des bouts d’ongles, des croûtes, des cassures, le tout enterré profondément mais tout se renouvelle, et aux places manquantes avaient poussé de nouvelles choses, des bonheurs, des rires et des moments de grâce. Des peines. De l’amour aussi. Des roses et leurs épines.»
À partir de ce texte mensonger, la narratrice expose au lecteur sa véritable histoire, celle d’une naissance non désirée, la sienne, d’une enfance et d’une adolescence envahies par une mère pour le moins singulière, où les seules choses qu’elle semble être capable de réaliser sont de compter les boutons vendus dans la mercerie familiale, et d’apprendre par cœur les mots du dictionnaire (du petit Robert précisément). J’ai donc suivi cette héroïne tout le long de sa vie, pendant laquelle le destin n’a guère été tendre avec elle.
« Non seulement, il faut se trimballer ses propres souvenirs, les indésirables fabriqués par soi-même, mais de surcroit il faut se coltiner ceux des aïeux et des aïeux d’avant, des parfaits inconnus. Ils sont là à te refiler leurs mémoires, des pleins cageots chargés à déborder. Pas seulement du propre et du sublime mais leurs traumatismes, leurs guerres, leurs incestes, leurs secrets, leurs crimes, leurs blennorragies. En quelque sorte, avant même sa naissance, l’embryon est déjà imbibé, on n’en a pas idée. Lui non plus, heureusement sinon il ne voudrait jamais sortir le premier pied. On ne peut jamais tout essorer, on n’en voit pas le bout, il reste toujours un fond de seau, un restant de cochonneries et d’odeurs.»
Ce récit, de l’histoire d’une existence remplie de peines, de douleurs, tant physiques que psychologique, et de désillusions, est servi par une plume et une verve assez incroyables. L’humour n’est pas absent, et pourtant la tristesse de la destinée de cette fille, de cette femme, prend aux tripes, sans jamais tomber dans le trop.
Je ne suis pas familière de ce genre de roman, j’ai parfois été un peu surprise par ce texte foisonnant, tant dans la construction que dans le vocabulaire. Ce fut étonnant, et j’ai parfois été un peu submergée, ayant l’habitude de lire des textes à l’écriture plus simple et plus directe. Ici, le style est très généreux, tout comme l’histoire. Sûrement à l’image de son auteure.
« Je venais de lancer quelque chose vers le ciel, c’est un geste porte-bonheur que je fais chaque jour. Je ne crois pas en Dieu, y a trop de dégueulasseries, t’as qu’à ouvrir la bible, je ne crois pas l’humain non plus, il y a trop de saloperies, t’as qu’à ouvrir les yeux. Il ne reste que le ciel pour croire en quelque chose, alors je lui lance une offrande, une poignée de roses. »
Parution : 15 novembre 2024 – Éditeur : 5 sens éditions – Pages : 264 – Genre : littérature française, littérature contemporaine
Tous les écrivains sont des menteurs.
Au cours d’une balade en brocante, je trouvai par hasard un livre à la couverture particulièrement racoleuse. Sur fond glacis rose bonbon se tenaient deux godillots noirs que j’aurais reconnus entre mille car ils avaient accompagné chaque pas de cette période sombre et douloureuse de ma vie.
Je suis la fille aux godillots noirs.
Dans cette vie d’avant, celle où j’avais vite compris qu’une paire de souliers vaut tous les matins, tous les lointains et les plus beaux festins. Sans souliers pour marcher, tu ne peux rien traverser, ni le temps, ni l’espace et moins encore le regard des gens. Il te reste à te faire oublier et regarder le ciel et t’oublier aussi.
Je suis sortie du roman comme les modèles sortent d’un tableau, comme un papillon épinglé sort de sa vitrine. Ne laissant derrière eux que leurs poussières.
Maintenant, je vais à mon tour, livrer la vérité, raconter la véritable histoire et vous laissez juger. Voici comment les choses se sont passées.
Ju lit les mots
– Blog littéraire – Critiques littéraires – Co-fondatrice Prix des auteurs inconnus – Contributrice journal 20 minutes – Membre the funky geek club
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Catégories :Auto-édition, Contemporain, Les avis de Céline C., Littérature française

Hello 🌞 Cela nous fait une lecture en commun : je l’ai lu et comme toi, j’ai été emportée dans un tourbillon entre illusions et désillusions. Le genre du roman n’est pas évident à lire mais il marque : on s’en souvient longtemps. Merci pour ton partage ma chère 😉
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Avec plaisir Aïkà ☺️. Effectivement ce roman n’est pas évident à lire, mais tu as raison il est marquant. Merci de ta visite 🌸
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Merci Julie ❤️
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Un roman qui ne m’attire guère, même si tu en parles fort bien. Bonne journée
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Merci ! Bonne journée à toi aussi
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Ah te voilà ma copine de #teambouletteS. Attirante cette chronique. Merci à toi pour le partage 🙏 😘
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Oh coucou ma Lulu 🥰 contente de te voir ici ! Avec plaisir, merci de m’avoir lue.
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Merci pour cette remarquable critique, Céline. Je suis assez curieuse de ce type de roman et j’aime énormément les passages qui t’ont touchée.
Je le note. 🥰😘
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Oh merci beaucoup 🥰 (Hedwige, je pense 😉). J’ai relevé de nombreux très beaux extraits dans ce texte, le style de l’auteure est vraiment très riche et l’histoire n’est pas en reste.
😘
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Pas pour moi, en tout cas 😉
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Je ne pense pas 😉
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😆
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C’est un beau retour de ta part Céline. Un roman qui doit marquer. Je trouve la couverture très réussie. Merci à toi ! Je te souhaite une excellente soirée Céline ☀️☺️
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Merci beaucoup Frédéric ☺️. C’est un roman qui marque, tant par l’histoire que par le style de l’auteure. Je crois qu’il me restera longtemps en mémoire.
Belle fin de semaine Frédéric 🍁
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J’adore cet extrait ! « Je venais de lancer quelque chose vers le ciel, c’est un geste porte-bonheur que je fais chaque jour. Je ne crois pas en Dieu, y a trop de dégueulasseries, t’as qu’à ouvrir la bible, je ne crois pas l’humain non plus, il y a trop de saloperies, t’as qu’à ouvrir les yeux. Il ne reste que le ciel pour croire en quelque chose, alors je lui lance une offrande, une poignée de roses. » Tellement vrai !!! Je suis comme toi, je ne me serais pas arrêté devant ce roman mais tu as su me le « vendre » !!! Merci pour la découverte, je me le note… 🙂
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Merci beaucoup Lilou 🥰. Cet extrait m’a beaucoup touchée. Et j’en ai noté de nombreux autres, tant le style et le ton sont originaux. Un roman pas facile à lire, mais entre deux thrillers c’est chouette !
Avec plaisir Lilou 🌸😘
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Je ne suis pas non plus familière de ce type d’ouvrage mais à travers les extraits que tu partages, je vois que le style pourrait le plaire, a fortiori s’il permet de raconter un certain tragique sans tomber dans le pathos.
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Le style est vraiment très singulier, tout comme le ton. C’est un roman pas simple à lire (pour moi), mais j’ai été heureuse de découvrir cette histoire, et ce texte m’a marquée.
Merci pour ta visite Audrey ☺️
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Avec plaisir et encore merci pour la découverte 🙂
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les destins des femmes mal aimées par leur mère et à qui la vie fait peu de cadeaux me touchent souvent. Je n’ai pas entendu parler de cette auteure , je verrai s’il est à la médiathèque
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Je comprends. C’est une auteure qui mériteraient d’être davantage connue. Merci de ta visite Luocine 😊
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Cette femme semble avoir une histoire difficile, et je me demande bien tout ce qu’elle a pu vivre pour être désillusionnée. Mais je la comprends, je ne crois plus en l’humain non plus. 😁
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C’est une destinée des plus difficiles, et on la suit avec tristesse, en espérant le meilleur qui ne vient finalement pas. Je suis comme toi, même si parfois je me laisse surprendre à espérer en l’humanité, espoir souvent douché … (on est super gaies dis donc 😅)
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😂
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😉
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Ça fait du bien, parfois, de se laisser influencer 😉
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Parfois, oui, tu as raison 😉
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Une vrai découverte pour moi merci ma Céline ! 😊😘
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Avec plaisir Ge 😘
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