
Quarante jours après le 11 septembre 2001 survient la Star Academy.
Ce télé-crochet rafraîchi en télé-réalité est vendu par son diffuseur TF1 et son producteur Endemol France comme un contrepoint éducatif au programme Loft Story dont le concurrent M6 a converti l’aura de scandale en audience lucrative. Aux candidats oisifs du Loft s’opposeront les apprentis motivés de la Star Ac, promenés de cours de chant en atelier danse, de séances de fitness en débriefing dans le bureau de la directrice.
Comme son y l’indique, l’Academy est une école, abritée par le château de Dammarie-les-Lys qu’on visitera bientôt moyennant une somme modique. Chaque semaine, des professionnels compétents se réunissent en conseil de classe pour évaluer et au besoin recadrer les élèves. Sachant qu’une sanction doit être vue comme profitable et l’échec comme une leçon. Un éliminé mature saura méditer la citation de Nelson Mandela servie par un membre de l’équipe pédagogique : quand je gagne je gagne, quand je perds j’apprends. Restée dans l’histoire sous le nom de Star Ac 2, la saison suivante voit l’élève Georges-Alain, habile à enrober de sympathique gaucherie ses carences artistiques, n’être sorti du jeu qu’en demi-finale.
L’élève lauréate de la troisième édition, Élodie, partage son million d’euros de gains avec son dauphin, Michal, battu d’un cheveu. Du lot de la quatrième promotion ressort l’élève Grégory Lemarchal dont la voix céleste et la maladie génétique émeuvent une frange significative de l’espace francophone. Le soir de la finale, trois millions votent en sa faveur parmi lesquels Steve Françon mais pas son cadet Mickaël que ces paillettes indiffèrent.
Chaque samedi, les frères se disputent la télécommande de l’écran plat 101 centimètres, Steve agrippant la nuque de Mickaël qui le plaque sur le tapis simili-turc dans une étreinte haletante et hilare. Le magnétoscope pourrait régler ce contentieux ludique, suggère Céline leur mère dont le boucan fraternel couvre la voix flûtée, mais d’après Steve un live ne se regarde pas en différé. Soupirant sa défaite pour la forme, Mickaël se replie sur l’ordinateur pesamment posé sur le secrétaire du salon.
Lorsqu’un reportage incisé dans le show apprend à Steve que la mucoviscidose touche les voies digestives et respiratoires, il en conçoit un surcroît d’admiration pour les performances vocales de Grégory. Au fil des semaines et des reprises plébiscitées de son favori, il se familiarise avec cette maladie jusqu’à en maîtriser l’orthographe. Un c après le s, comme dans piscine qu’il écrit pissine.
Peut-être abusé par la narration officielle rassembleuse, Steve tarde à réaliser que la maladie de son champion est mortelle, et ne s’inquiète pas outre mesure de son entrée à l’hôpital dans l’attente d’une greffe de poumons. En matière d’abnégation le malade a fait ses preuves et nul doute qu’il sera bientôt sur pied pour enregistrer son deuxième album.

Steve se souviendra toute sa vie qu’il sortait du dentiste lorsqu’un texto de sa cousine Lindsay lui apprend la mort de Grégory. Aussitôt il s’en veut de n’avoir pas su l’accompagner dans l’épreuve et par suite demande à sa mère de le conduire aux obsèques. Pour réponse, elle pointe la Savoie sur la carte de France punaisée dans la cuisine : d’ici c’est simple on peut pas faire plus loin. Et si tu crois qu’au collège ils vont accepter que tu sèches deux jours pour aller enterrer un chanteur, tu te fourres le doigt dans le nez.
Justement, Steve a pensé que sa mère pourrait rédiger un mot comme quoi il est frappé par un deuil familial, et au fond c’est un peu vrai. D’ailleurs pourquoi une absence est justifiée quand le mort est de la famille et pas quand il est un ami ?
Puisque côté maternel non c’est non, Steve attend le samedi pour en parler à Pierrick son père qu’il voit un week-end sur deux et justement c’est là. Il aborde le sujet dans la file d’attente du laser game, où Mickaël refuse de faire équipe avec son aîné, trop lent, trop nonchalant. Il se mettra plutôt avec Valérie leur belle-mère, elle se paumera tout de suite dans le labyrinthe mais elle au moins ne sera pas un boulet.
Pierrick relève son Stetson pour se gratter le crâne afin de mieux examiner le dossier Chambéry. Mille bornes en train ça fait cher l’enterrement. Quant à y aller en camionnette, bonjour le coût en carburant. Y a pas une chaîne qui retransmet le truc ? À la télé c’est comme pour le foot on voit mieux.
En activant son pistolet, Steve se revoit à Jules – Deschaseaux où son père l’a emmené en récompense de son passage en sixième. La pluie toute havraise que le vent rabattait sur la tribune sud ne mitigeait pas son bonheur mais oui de derrière les buts on voyait grave moins bien qu’à Téléfoot.
Laser rouge, Pierrick prend la voix de la marionnette de Chirac pour ajouter qu’il préfère suivre un match au chaud, une Corona sur l’accoudoir et Bernadette à la cuisine. Ses fils ne trouvent pas que ce soit sa meilleure imitation.
Pourquoi tu tiens tant à y être à cet enterrement ? s’en mêle la belle-mère sur le trajet retour, victoire des lasers bleus consommée. Il est amoureux, chambre Mickaël et Steve lui dit ferme ta gueule toi et la voix du père s’élève au-dessus du moteur de la camionnette pour calmer les branleurs. Adouci, Steve tente d’expliquer que c’est une façon de rendre à Grégory ce qu’il lui a donné mais sa phrase trébuche au tiers et cale au milieu. Ils ne peuvent pas comprendre et lui non plus.
Le jour des obsèques, son BMX le porte jusqu’à la falaise d’où il lance une rose que Céline a sectionnée de sa main verte. Vent pleine face il reste une heure à scruter les côtes anglaises que dérobe l’horizon bouché. Il parvient incomplètement à être triste.
Les larmes sortent devant le prime time hommage, concocté au profit de la recherche sur la muco. Présentée par Nikos Aliagas, la soirée spéciale récolte 6,3 millions d’euros et 43 % de parts de marché.
Après réflexion nocturne, Steve demande à sa mère de verser à l’association Grégory Lemarchal l’argent prévu pour son cadeau d’anniversaire. Céline met sous enveloppe le chèque Crédit Agricole de 100 euros et lui offre quand même ses New Balance, que Steve hésite puis renonce à aller rendre au Foot Locker de la route de Caen. Quand il se repasse la séquence où un chœur d’anciens de la Star Ac reprend Tous les cris les SOS, ses lèvres s’animent à l’unisson. Pour te dire que je me sens seul, entend-on de la cuisine, je dessine à l’encre vide un désert. Ça rentre mieux que les fables de La Fontaine, se désole ou se félicite Céline.
Parution : 8 janvier 2026 – Éditeur : VERTICALES – Pages : 272
Comment Steve passe-t-il d’une petite ville côtière de France à Raqqa, au coeur de la boucherie syrienne ? On ne sait pas bien. Comme on ne sait pas, on raconte. On se lance dans une sorte d’enquête amicale trois décennies durant. Sur la frise de sa vie, on détermine un moment zéro. Les déconvenues scolaires. Les harcèlements divers. L’envie non consommée de plastiquer le collège. L’envie de faire le bien. Et à chacun de ces moments, il y a Mickaël, le petit frère. Ce qui concerne Mickaël concerne Steve, son presque jumeau, et tout est dans le presque.
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