La Pêche au chalut : Une quinqua sur le marché de l’amour de Laure Castillo


Quand vous envoyez votre centième lettre de motivation sans réponse, vos amis ne s’en claquent pas les jambons. Là, ils ne s’en privent pas. La recherche de l’amour sur les sites est vue comme une quête essentiellement comique. Parfois, j’aimerais leur faire comprendre que l’on peut y laisser quelques plumes.


Avec son premier roman, Laure Castillo s’empare d’un matériau très contemporain : les applications de rencontres, le désir après 50 ans, la fatigue du paraitre et les liens amoureux, pour en faire une comédie de mœurs alerte, piquante, souvent très juste. Son héroïne, Céline, 53 ans, divorcée, voit sa fille quitter le nid et se retrouve, presque malgré elle, à rouvrir la porte d’une vie sentimentale qu’elle croyait endormie. À partir de là, le roman explore, la promesse romanesque de la “nouvelle rencontre” mais aussi un paysage affectif fait d’élan, de vulnérabilité, d’ironie.

Ce qui séduit d’emblée, c’est le ton. Laure Castillo écrit avec une vivacité qui donne au livre un rythme porté par une prose fluide, nerveuse, volontiers drôle, qui sait capter les ridicules du marché amoureux contemporain sans jamais perdre tout à fait de vue la fragilité de celles et ceux qui s’y aventurent. Le titre lui-même, La Pêche au chalut, dit bien cette logique de collecte large, de tri, de surcharge, presque d’épuisement, qui définit si bien l’expérience des rencontres en ligne.

J’ai passé un très bon moment de lecture, précisément parce le roman ne cherche pas à être moralisateur ou à en faire trop. Ce n’est sans doute pas de la grande littérature, au sens le plus ambitieux ou le plus formel du terme, mais ce serait lui faire un mauvais procès que de le lui reprocher. Sa réussite est ailleurs : dans la finesse de l’observation, dans l’autodérision, dans cette manière très actuelle de raconter le désir sans mièvrerie et la solitude sans pathos.

« Longtemps, j’ai été victime de la sacro-sainte première fois. Les injonctions maternelles sournoisement déguisées en confidences ont contribué à ce mythe à la con. « La première fois que j’ai couché, j’avais vingt-deux ans et, pour ne rien te cacher, c’était avec ton père. » Mais pourquoi, pourquoi ne rien me cacher ? J’espère avoir fait mieux avec ma fille. Je crois ne lui avoir dit qu’une seule phrase, empruntée à la mère suédoise d’une copine d’école : « Ton corps t’appartient et toi seule peux décider ce que tu en fais. »« 

Ce que j’ai aimé, surtout, c’est que La Pêche au chalut ne se réduit pas à une succession de rendez-vous ou à une satire facile sur les applications de rencontre. Le roman touche aussi à quelque chose de plus sensible : ce moment de bascule où il faut réapprendre à se regarder, à se risquer, à accepter d’être de nouveau visible. Laure Castillo observe cela avec une ironie légère, parfois mordante, mais jamais dénuée d’humanité. Derrière l’humour, il y a une vraie lucidité sur l’âge, sur les attentes, sur les illusions tenaces et les petites humiliations du présent.

Avoir la cinquantaine, comme l’héroïne du roman, permet certainement d’en mesurer toutes les subtilités.

Tout n’a sans doute pas le même éclat, et l’on peut imaginer que certains passages paraîtront un peu plus inégaux que d’autres. Mais Céline est attachante, même lorsqu’elle fait son marché sur les applis et faisant des choix pragmatiques, beaucoup plus réfléchis qu’à vingt ans. J’ai d’ailleurs trouver ça très juste ! Les choix amoureux que l’on fait à vingt ans, sont très différents de ceux que l’on fait ou ferait à cinquante. Ce qu’on accepte à vingt, ne le sera certainement pas à cinquante. Certains diraient que l’on devient plus exigeants, je pense surtout qu’on n’a plus envie de faire de concessions, parce qu’on se connait mieux et qu’on pose les limites que l’on n’ose pas poser plus jeune.

« M’en remettre au hasard ? J’ai passé l’âge de ce genre d’erreur.« 


Lui – 13 h 22 : On se revoit ? J’ai quelques désirs à assouvir.

Assouvir ses désirs, vraiment ? Il croit que je suis là pour ça ?

Moi – 13 h 24 : Toute prête à assouvir tes désirs… si tes désirs sont aussi mes désirs.

Lui – 08 h 30 : Bien sûr. Un fantasme ou une envie ?

Moi – 19 h 24 : Puisque nous aimons tous les deux Kundera, je vais répondre avec un de ses titres : La Lenteur. Et toi ?

Lui – 10 h 51 : Eh bien je n’ai jamais pratiqué un trio et j’aimerais essayer… Par ailleurs, je prends beaucoup de plaisir à sodomiser ma partenaire.

Moi – 12 h 26 : Damned, je ne fais ni l’un ni l’autre… À toi de me dire jusqu’à quel point ça compte.

Lui – 13 h 20 : Déjà essayé la sodomie ? Moi – 14 h 41 : Non, comme la moitié des femmes de ma génération selon l’étude sur la sexualité des Français qui vient de sortir. Pas tentée, en tout cas, de m’y engager. Si c’est pour toi un élément non négociable de la corbeille de la mariée, tant pis !

Lui – 16 h 05 : Cette étude déclarative est fausse. Dans mon expérience je dirais que seulement 20 % ne l’ont jamais pratiquée. Une contre-proposition ?

Ben voyons ! Ses statistiques à lui seraient plus fiables qu’une étude menée auprès de 31 518 personnes par 17 chercheurs ? Il ne manque pas de culot.

Moi – 20 h 40 : Bon ben voilà, je fais donc partie du cinquième le plus timoré de la population, un titre de gloire comme un autre… du moins si ton échantillon est représentatif. Je suis une femme de terrain et je préfère cheminer en douceur et en confiance plutôt que de coconstruire à l’avance un cahier des charges.

Rien de passionnant, mais, dits par moi, je trouve ces propos incroyables. Répondre du tac au tac avec une telle décontraction, exprimer mes désirs et mes limites en toute spontanéité, sans craindre de passer pour ceci ou cela, je n’en reviens pas. Sans compter que, pour les exprimer, il faut déjà les connaître. Je lui suis reconnaissante de me poser ces questions auxquelles j’ignorais avoir les réponses.

Silence de son côté. La sodomie est bel et bien un deal breaker.


En refermant ce premier roman, je me suis dit que j’avais lu un texte intelligent, drôle, avec une vision délicate et juste, porté par une belle énergie d’écriture, et que finalement, faire passer un très bon moment, c’est parfois tout ce qu’on demande à un livre.


Déjà 15 heures. Je ferme mon logiciel de comptabilité et j’ouvre mon frigo. J’ai juste le temps de préparer un gâteau pour le goûter organisé au parc de la Tête-d’Or par Team for the Planet. Une chouette association citoyenne qui soutient des initiatives contre le changement climatique. J’aurais bien fait un crumble aux abricots mais j’ai la flemme de sortir acheter du beurre. Un gâteau au yaourt habilement rehaussé d’un jus de citron fera l’affaire, pas de zèle inutile.

En face des serres, je repère un groupe d’une quinzaine de personnes, avec quelques têtes connues. Je salue à la volée, m’assieds sur la pelouse et coupe mon gâteau pendant que mon voisin étudiant me sert un verre de cidre tiède. Nous devisons agréablement sur les naufragés climatiques et la sixième extinction quand, soudain, je remarque l’erreur.

L’assemblée est composée de onze hommes et de quatre femmes, de tous les âges dans les deux cas. Les quatre femmes ont toutes apporté un gâteau maison, fabriqué avec leurs petites mains. Les onze hommes ont tous apporté des gâteaux ou des boissons achetés. Aucun ne s’est emmerdé à cuisiner quoi que ce soit. Je fais le tour de l’assemblée plusieurs fois pour vérifier. Toutes, aucun. C’est bien ça.

À ce stade, cela n’a rien d’un hasard. Nous sommes pourtant entre gens de bonne compagnie, aspirant tous à un monde plus respectueux de la nature mais aussi de l’égalité entre les femmes et les hommes.

Après la surprise, la colère. Pourquoi ces abruties irrécupérables, dont je suis, se sont-elles senties obligées d’apporter du fait maison et de donner aux autres le temps qu’elles n’ont pas ? Pourquoi ne pas avoir acheté un sachet de chouquettes, comme mon voisin de droite, ou un quatre-quarts Franprix à la graisse hydrogénée, comme mon voisin de gauche ? Ou, comme d’autres encore, un Breizh Coca ou un nectar multifruits fabriqué à partir de jus concentrés ?

Tous les gâteaux maison sont médiocres, on se console comme on peut. Le brownie est franchement cramé : la cuisinière a eu un appel de sa cheffe et l’a oublié au four. Toutes les femmes présentes sont (comme moi) des cuisinières nulles. Alors pourquoi ont-elles, ou plutôt avons-nous, intériorisé cette obligation de donner de sa personne et de se dévouer, quitte à devoir s’excuser d’un gâteau raté ?

De nouveau, ce constat sans appel : on reste imprégnées jusqu’au trognon de vieux schémas ridicules.

Avant de partir, je distribue de force les dernières tranches de mon gâteau en invoquant un départ à Paris demain. Sinon, je serai obligée de le jeter et ce serait dommage (ô combien !).

Le symbole de mon aliénation, je vais leur faire bouffer.


Je remercie les Editions HarperCollins et Babelio pour l’envoi de ce livre dans le cadre d’une Masse Critique privilège.

Parution : 4 mars 2026 – Éditeur : HarperCollins – Pages : 464 – Genre : Littérature française, contemporain, sites de rencontres, humour, amour, divorce, solitude

Céline pensait avoir apprivoisé le vide et s’était convaincue que solitude pouvait rimer avec sérénité. À cinquante-trois ans, alors que sa fille s’apprête à quitter le nid, elle se demande : et si un nouveau chapitre, plus audacieux, commençait ?

Céline plonge alors dans l’univers des rencontres en ligne, entre rires, doutes et échanges improbables. De Lyon à Paris, de textos maladroits en rendez-vous inattendus, elle explore les méandres du désir moderne et ses propres cicatrices tout en interrogeant son regard sur les hommes. Et, qui sait, la rencontre attend peut-être Céline là où elle l’imagine le moins ?

Inspiré de l’expérience personnelle de l’autrice sur les applis de rencontres, La Pêche au chalut mêle humour et introspection. Roman acide, comédie de mœurs rythmée : qu’il est réjouissant de suivre Céline et ses déconvenues !



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Catégories :Contemporain, Harper Collins, Littérature française

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