Rentrée littéraire 2026 : Darya & Dounya de Diaty Diallo


Apprendre à écrire, c’est former des petites vagues, c’est émouvant, c’est bien la première fois qu’on peut avoir une conversation avec nous-même autre part que dans la tête. C’est entre soi et sa feuille.


Après Deux secondes d’air qui brûle, Diaty Diallo poursuit son exploration des violences ordinaires et de leurs répercussions intimes avec Darya & Dounya. Mais cette fois, le récit prend une direction plus introspective.

Plus qu’un roman c’est un livre sur ce qu’elles laissent derrière elles, sur ce qu’elles interiorisent, parfois jusqu’à faire disparaître celles qu’elles croyaient être.

Dounya a trente et un ans et l’impression que tout s’écroule. C’est la fin de sa relation, elle perd son boulot et doit quitter son appartement. En faisant ses cartons dans lesquels elle entasse sa vie, commepour ne jamais s’ancrer,  elle ouvre bien plus que des boîtes : elle rouvre sa mémoire. Photos, vieux courriels, carnets… autant de traces qui la ramènent à Darya, la jeune fille rêveuse, insouciante et pleine de possibles qu’elle a le sentiment d’avoir abandonnée en chemin.

Commence alors un dialogue bouleversant entre ces deux versions d’elle-même, où le passé tente d’éclairer le présent.

J’ai aimé cette construction. La mémoire ne suit jamais une ligne linéaire et Diaty Diallo en restitue parfaitement le fonctionnement. Les souvenirs reviennent par fragments, parfois avec douceur, parfois avec violence, jusqu’à dessiner peu à peu le portrait d’une femme qui réalise combien certaines blessures ont façonné sa vie.

À travers ce cheminement, l’auteure explore avec beaucoup de finesse les multiples formes de domination qui traversent une vie de femme. Le sexisme, le racisme, les violences sexuelles, les rapports de pouvoir, les humiliations parfois invisibles : rien n’est exagéré, justement parce que tout est profondément ordinaire. L’autrice montre comment ces expériences s’accumulent, s’infiltrent en nous, jusqu’à modifier, de manière très imperceptible, notre manière d’habiter notre corps et d’occuper l’espace.

En revenant sur son histoire, Dounya comprend que nombre de violences qu’elle a subies ont longtemps été reléguées au rang de banalités. Le racisme, les humiliations, les agressions sexistes, les rapports de domination masculine… autant d’expériences qu’elle avait fini par intégrer comme étant « normales ». Les lettres qu’elle adresse aux hommes qui l’ont blessée comptent parmi les passages les plus forts du roman, en lui permettant de reprendre possession d’une parole longtemps confisquée.

À travers Dounya, l’auteure montre comment les violences s’accumulent, parfois de manière presque imperceptible, jusqu’à modifier durablement le rapport que l’on entretient avec soi-même.

La plume est à l’image du récit : vive, incisive, parfois déroutante, proche du langage parlé, traversée d’un humour parfois mordant qui empêche le texte de sombrer dans la gravité permanente. Cette ironie apporte un véritable souffle au roman.

Darya & Dounya ne se résume pas à un roman sur les violences faites aux femmes. C’est avant tout un texte sur l’identité, sur la mémoire et sur les renoncements que l’on fait parfois sans même s’en rendre compte. Que reste-t-il de l’adolescente que l’on a été ? À quel moment accepte-t-on de devenir une version de soi que l’on n’avait jamais imaginée ? Et peut-on retrouver celle que l’on croyait perdue ?

Méme si j’ai été plus touchée par Deux secondes d’air qui brûle, Darya & Dounya plus introspectif, plus personnel, m’a impressionné par sa construction. Les deux romans dialoguent d’ailleurs parfaitement. Là où le premier racontait la force du collectif face à la violence, celui-ci explore les blessures plus silencieuses, celles qui se logent dans l’intime.

Avec ce deuxième roman, Diaty Diallo confirme qu’elle est une autrice qui compte. Elle écrit sur notre époque sans jamais céder à la facilité, en donnant toute leur complexité à ses personnages et en faisant de leurs trajectoires des histoires profondément humaines.

Darya & Dounya est un roman sensible, intelligent, qui evoque autant la reconstruction que la mémoire, en nous rappelant rappelle qu’avant de pouvoir avancer, il faut parfois accepter de retrouver celle ou celui que l’on était.

Je remercie les Editions Seuil et Babelio pour l’envoi de ce livre dans le cadre d’une Masse Critique.

Parution : 21 août 2026 – Éditeur : Seuil – Pages : 384 – Genre : littérature française, violences faites aux femmes, roman social, contemporain

Dounya semble tout faire à l’envers depuis qu’elle est entrée dans la trentaine. Elle se sépare de son amoureux, le Mec-qui-vivait-déjà-là, doit quitter l’appartement qu’il et elle partageaient, et se fait virer de son boulot dans l’associatif. L’heure est au bilan.

En faisant ses cartons, Dounya ordonne ses archives et renoue ainsi le lien avec Darya, la jeune fille rêveuse, farfelue et nonchalante qu’elle a été. Celle qu’elle croit avoir sacrifié en devenant adulte. À travers une mémoire fragmentée, elle lui raconte ― et se raconte ― les moments clés, les ratés, et les détours qui l’ont construite.

Et c’est par l’écriture qu’elle décide de revenir à ceux qui l’ont abîmée : une série de lettres, dures et drôles, adressées aux hommes croisés sur son chemin, dresse un inventaire sans concession du masculinisme ordinaire.

Il était temps de leur river le clou et de remettre l’héroïne au centre de sa propre histoire. Ce roman le fait magistralement. Avec férocité, dérision et tendresse.



Catégories :Contemporain, Littérature française, Seuil

26 réponses

  1. Avatar de ducotedechezcyan

    ça a l’air d’une lecture difficile, mais nécessaire. A retenir pour Mars au féminin, peut-être?

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  2. Ce n’est pas du tout mon genre de lecture, mais tu en parles très bien. Il trouvera son public. Bonne journée

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  3. Les violences faites aux femmes…. brrr, tout un sujet difficile !

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  4. Quel bonheur de recevoir un SP quand les livres sont de cette qualité. Tu en parles tellement bien Julie 🙂

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  5. Malgré la violence du sujet, tu réussis à y mettre de la douceur ma Julie 🥰. Merci à toi pour le partage de la chronique 🙏 😘

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  6. je n’ai pas encore rencontré cette auteure qui semble avoir beaucoup de choses importantes à nous dire.

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  7. Un roman qui semble très fort que ce soit pour le sujet des violences faites aux femmes qu’il semble aborder dans sa globalité, en n’occultant pas celles plus sournoises car banalisées, en plus d’évoquer des thèmes personnels. Merci pour la découverte de ce texte dont le titre ne m’aurait rien inspirée et à tort.

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    • C’est vrai que le titre ne permet pas de se projeter, mais comme tu l’as si bien compris, il aborde toutes les formes de violanes même les plus sournoises, celles aux quelles on ne pense pas nécessairement. Ravie en tout cas que tu découvre le titre ici 🙂

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  8. J’avais tellement aimé Deux secondes d’air qui brule…

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  9. J’avais noté « Deux secondes d’air qui brûle » suite à ta chronique, je me note celui-ci aussi, même si je découvrirais sans doute l’autrice avec le premier.

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  10. Coucou ! Merci pour cette chronique, car c’est un roman qui pourrait me plaire !

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