Premières lignes… Rentrée littéraire 2025 – La cité des morts de Kate Mosse

Prologue

La Rochelle, mai 1687

Rue des Gentilshommes 18 mai 1687

Suzanne les entendait tout saccager dans la maison. Plus proches de la bête que de l’homme dans leur comportement, sauf que les animaux ne détruisaient pas pour le plaisir. Ces hommes, des brutes grossières et violentes, étaient des soldats catholiques expressément autorisés par le roi à intimider, humilier, maltraiter et voler les familles protestantes chez lesquelles ils étaient cantonnés : des « dragonnades » destinées à montrer aux huguenots qu’ils n’étaient plus des citoyens dans leur propre pays.

Tuer ou être tuée.

Elle se figea en entendant de nouveau un énorme fracas au rez-de-chaussée. Un bruit de bois qui se fendait en éclats et de métal heurtant le sol carrelé de la grande salle, dans un carillonnement cacophonique. Elle serra les poings, soupçonnant les soldats hors de contrôle d’avoir arraché l’horloge lanterne du mur, simplement parce qu’ils le pouvaient.

Suzanne n’avait jamais ressenti autant de rage, autant de peur qu’au cours de la semaine écoulée. Les dragons étaient d’abord passés rue des Gentilhommes plusieurs fois par jour sous prétexte de rechercher des « malfaiteurs » huguenots, comme ils les appelaient. Puis, cinq jours plus tôt, ils s’étaient installés dans la maison, et s’y étaient comportés comme des soudards, lacérant les portraits avec leur épée, brisant les verres à vin vénitiens qui appartenaient à la famille Joubert depuis des générations, souillant la cour à l’arrière de la demeure jusqu’à ce que l’air empeste. Buvant, constamment. La grand-mère de Suzanne, Florence, avait renvoyé leurs domestiques, ne souhaitant pas les mettre en danger, de sorte qu’elles n’étaient plus que toutes les deux. La veille, alors que Florence apportait de la nourriture à la table, l’un d’eux lui avait fait un croc-en-jambe et elle était tombée de tout son long.

« Quel genre d’homme prend plaisir à humilier une vieille femme ? » avait sèchement protesté Suzanne.

Le soldat avait ri avant de la gifler pour son insolence. Qui était là pour l’en empêcher ? Florence n’avait pas été blessée, mais l’incident l’avait gravement secouée et elle était restée dans sa chambre le reste de la journée. Jusqu’alors, Suzanne s’était crue civilisée, mais elle savait désormais qu’elle aurait tué jusqu’au dernier d’entre eux, si cela n’avait pas eu pour effet de laisser sa grand-mère sans protection.

Elle s’assura que la porte de sa propre chambre était verrouillée, ayant déjà vérifié que Florence était bien enfermée dans la sienne. Le pire, c’était la nuit : les voix rudes qui parlaient de plus en plus fort, avec de plus en plus de véhémence, les disputes et les bagarres, puis le silence fragile qui retombait lorsque les soldats sombraient dans une torpeur avinée. Enfant, allongée dans cette même chambre, elle avait entendu le raffut des clients qui se faisaient expulser des tavernes du port. Des sons laids, des voix agressives, mais elle s’était sentie en sécurité.

À présent, la menace se trouvait à l’intérieur de sa propre maison.

Du rez-de-chaussée monta soudain un rugissement de triomphe. « Hé ! Regardez-moi ça ! »

Un son nouveau lui parvint, à sa grande consternation : le raclement clairement reconnaissable de la lourde table en noyer sur le sol de l’entrée alors qu’on l’éloignait du mur lambrissé. Son cœur se serra de découragement. C’était elle qui l’avait déplacée là après la première dragonnade, dans l’espoir de cacher la petite porte menant à la cave à vin. Elle avait prié pour qu’une fois l’office vidé de tout ce qu’il s’y trouvait à boire et à manger, les dragons repartent et trouvent une autre famille à terroriser. Désespérée, elle s’agenouilla sur son prie-Dieu et entreprit de répéter dans un murmure, encore et encore, les mêmes mots : « Post tenebras lux. » Après les ténèbres, la lumière. Peut-être, ce soir, Dieu serait-il de leur côté ?

Au bout d’un moment, elle se releva pour aller s’asseoir sur son lit. Au rez-de-chaussée, la beuverie était de plus en plus bruyante. Elle dura si longtemps que Suzanne finit par sombrer dans un demi-sommeil agité.

Un peu plus tard, elle se réveilla en sursaut pour découvrir que sa chandelle avait presque entièrement fondu. Elle entendit la Grosse Horloge sonner trois coups, puis prit conscience que le silence régnait dans la maison : il n’y avait plus ni cris ni chansons. Aussitôt, elle se releva. Sur la pointe des pieds, elle s’approcha de la porte, tourna la clé dans la serrure avec précaution, et l’entrouvrit.

Pas un son. Se pouvait-il qu’elles soient en passe de survivre à une autre nuit ? Puis, de l’autre côté du palier, elle vit que le plateau qu’elle avait laissé devant la porte de sa grand-mère s’y trouvait encore. Un frisson d’inquiétude lui parcourut l’échine. Elle ne voulait pas réveiller Florence si celle-ci était perdue dans les bras réconfortants de Morphée, mais se pouvait-il que sa chute ait eu plus de conséquences que l’une ou l’autre ne l’avait réalisé ? Et si elle gisait dans son lit, incapable d’appeler à l’aide ?

Suzanne hésita, puis sortit sur le palier.


Parution : 21 août 2025 – Éditeur : Sonatine – Pages : 528

Octobre 1685 : Louis XIV révoque l’édit de Nantes. Les persécutions envers les protestants se multiplient. À La Rochelle, au petit matin, deux femmes, Suzanne Joubert et sa grand-mère Florence, quittent clandestinement la ville après avoir subi des exactions de la part de soldats français. Leur direction : Nantes, puis Amsterdam, et enfin Le Cap, en Afrique du Sud. Là où quelques décennies plus tôt, une femme de leur famille, Louise Joubert, venue elle aussi de La Rochelle pour fuir les persécutions, a mystérieusement disparu.

1862 : une descendante des Joubert, Isabelle, entre en possession des archives de la famille. Désireuse de reconstituer l’histoire des femmes de sa lignée depuis le début des guerres de Religion à Carcassonne trois siècles plus tôt, elle va à son tour être confrontée aux conséquences de la disparition de Louise. Déterminée à mener son enquête, elle réalise bientôt au péril de sa vie que les tragédies du passé sont loin d’être enterrées.


Ju lit les mots

– Blog littéraire – Critiques littéraires – Co-fondatrice Prix des auteurs inconnus – Membre the funky geek club


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17 réponses

  1. J’ai du retard avec Kate Mosse. Merci à toi Julie de nous donner envie 🙏😘😍

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  2. Une autrice que j’aimerais bien découvrir mais je ne sais pas trop avec quel titre !

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  3. Une auteure que je dois encore découvrir, celui me plairait sûrement. Bon dimanche

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  4. J’ai beaucoup aimé les quelques livres que j’ai lus de cette autrice. Nul doute que celui-ci aussi… Je me l’étais déjà noté grâce à toi ! 😉 Merci Julie 🙂

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  5. C’est un opus d’une série ? Celle dont tu m’avais parlé avec « Labyrinthe » ?

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