
Je déglutis un grand coup et avale mon champagne d’une traite. Ma fille a réussi ses concours. Courage.
— Il paraît que c’est une super école ! Mon frère enfourne sa tomate cerise et empoigne la bouteille.
— Je te ressers ? Inutile de protester, il a déjà rempli ma coupe.
— À Reims, elle va en boire, du champagne ! Il était le seul à n’avoir pas encore fait cette remarque pleine de sagacité. Ça manquait.
Elle quitte la maison dans six semaines. Quarante-deux jours. L’idée de me retrouver seule chaque soir me terrifie, ou plutôt me semble hors du champ des possibles. J’essaye de me visualiser face à mon assiette, dans la cuisine. Au-dessus de mes forces. Je suis déjà seule toute la journée, avec mes cahiers et mon ordinateur. Ça suffit. La meilleure solution serait de supprimer de ma vie le concept de soirée. Vivre en horaires décalés, comme certains à l’hôpital ou à l’usine. Coucher à 19 heures, lever à 4 heures. Les matins sont moins effrayants.
— Combien de temps pour Lyon, en train ?
— À peu près cinq heures.
— Ah, quand même ! En plus, il faut changer de gare à Paris, c’est pénible, les changements de gare. Troisième personne à prononcer cette phrase. À croire qu’ils se sont donné le mot.
— Ça lui fera du bien de prendre un peu d’indépendance, commente ma sœur en me tendant le dernier toast. Il faudrait les fusiller tous d’un coup. Les meurtres familiaux, en général, ça ne fait pas dans la nuance. Je prépare un hochement de tête enthousiaste, mais voilà que tous se mettent à chanter, ou plutôt beugler.
— Joyeux anniversaire ! Joyeux anniversaire ! Joyeux anniversaire, Céline !
Merde, je l’avais oublié, celui-là. Comme on est tous ensemble, on le fête en même temps. Il va falloir avaler le gâteau. J’inspire un grand coup, souffle les bougies, souris. On m’applaudit. Pour une fois, ça ne me semble pas immérité. — Ça va, maman ? Elle est la seule à comprendre, forcément.
— Très bien ! Elle me comprend, mais j’arrive assez bien à lui mentir. Ou alors trouver un boulot de nuit, genre réceptionniste dans un hôtel. Je pars de chez moi en fin d’après-midi, j’enfile ma tenue, et voilà, le tour est joué. Du monde autour, un coup de sonnette de temps en temps, un lit pliant dans un cagibi. Pas si mal. Il paraît que l’hôtellerie manque désespérément de personnel, je parle anglais et espagnol. Pourquoi pas ?
— Je te mets un morceau de nougatine ? propose ma nièce. Je n’ai pas la force de protester, il faut choisir ses combats.
— Un tout petit bout. Pour être recrutée, il faudrait faire un faux CV, peut-être même de fausses lettres de recommandation. Compliqué. Ou alors chercher un mec. Chercher un mec parce que ma fille quitte la maison : psychanalytiquement, ça craint.

Véronique me fait entrer dans son salon à dorures, un doux sourire aux lèvres. On dirait un sage plus ou moins extralucide, qui m’attendait dans sa grotte depuis des années. De fait, elle me harcèle pour que je m’inscrive sur un site, ou plutôt sur le site, presque depuis le jour de ma séparation, il y a quatre ans. Non que je tienne un compte obsessionnel, mais la date coïncide avec le début du confinement – un repère simple. Le fait que je me décide enfin est visiblement une victoire personnelle. Véronique est ma coach, mon autorité compétente, mon gourou. Sa légitimité tient en une phrase : elle a trouvé sur ce site le compagnon parfait. Alors j’écoute, et même je prends des notes sur mon petit cahier. Les tables de la Loi tiennent sur une pierre pas bien grosse, un galet suffirait. Choisir un faux prénom, par prudence, téléphoner après quelques échanges, pour un premier filtre, boire un verre, supprimer tous les profils qui n’ont pas bac + 4 : enfin, Céline, il te faut un mec d’un certain niveau. Le niveau dépend-il du diplôme ? Vaste question à laquelle je n’ai pas la force de réfléchir. Mon ex-mari, passionné d’art roman et de poésie hongroise, avait quitté l’école à seize ans après une fugue. Et ne tenait pas les diplômes en haute estime. Je me souviens de sa réaction en voyant l’ex de Véronique, polytechnicien, tenter en vain d’allumer un barbecue : « Tu te rends compte que ce mec est officier et que je pourrais me retrouver sous ses ordres en cas de guerre ? »
J’imagine qu’il faut se résigner à raisonner en statistiques. Statistiquement, l’ingénieur est plus cultivé que le maçon. Véronique me confie aussi son entrée en matière pour échanger sur le site : Aimez-vous Barbara ? Mais, comme elle le précise, ce n’est qu’un exemple : à moi d’adapter. Drôle d’idée de se placer sous la protection d’une spécialiste des amours spectaculaires, certes, mais surtout ratés. Je ne dis rien. C’est elle l’experte et, au moins, son témoignage est de première main.
Contrairement à ceux que mes autres amis me restituent, avec les meilleures intentions du monde. « Je connais une fille qui a épousé le premier type qui l’a contactée sur le site, le jour même de son inscription. » « J’ai une voisine qui a rencontré un type formidable mais il était marié. » « J’ai une amie qui dit qu’il faut être super prudente. » « J’ai une belle-sœur qui vit une belle histoire avec une belle personne. » (Ça fait beaucoup de beauté.) « J’ai une copine qui a fait tous les sites pendant trois ans et qui n’a rencontré que des guignols, le pire, c’est quand elle est allée à Pau exprès pour voir un mec qui avait vingt kilos et vingt ans de plus que sur la photo. » Tout ça n’est pas très éclairant. Moi-même, je connais des gens heureux en couple et d’autres non, certains qui aiment les navets et d’autres qui les détestent.
Nous voilà bien avancés.
Assez tergiversé, me dis-je en sortant de mon sac le bip de l’immeuble. Élite Rencontre, donc – on ne rit pas. Je suppose que le nom reflète une certaine sélection sur le niveau d’études ou, ce qui serait plus embêtant pour moi, le revenu. On verra bien.
Parution : 4 mars 2026 – Éditeur : HarperCollins – Pages : 464
Céline pensait avoir apprivoisé le vide et s’était convaincue que solitude pouvait rimer avec sérénité. À cinquante-trois ans, alors que sa fille s’apprête à quitter le nid, elle se demande : et si un nouveau chapitre, plus audacieux, commençait ?
Céline plonge alors dans l’univers des rencontres en ligne, entre rires, doutes et échanges improbables. De Lyon à Paris, de textos maladroits en rendez-vous inattendus, elle explore les méandres du désir moderne et ses propres cicatrices tout en interrogeant son regard sur les hommes. Et, qui sait, la rencontre attend peut-être Céline là où elle l’imagine le moins ?
Inspiré de l’expérience personnelle de l’autrice sur les applis de rencontres, La Pêche au chalut mêle humour et introspection. Roman acide, comédie de mœurs rythmée : qu’il est réjouissant de suivre Céline et ses déconvenues !
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J’aime bien le ton un brin sarcastique 😉
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