Cette première rencontre avec les hommes t’a troublé, énervé, effrayé. Tu sais déjà que le destin du rat est inextricablement lié à celui de l’homme. Un lien indissoluble et permanent. Tu ne pourras pas éviter le contact avec les hommes.
Ces montagnes de chair haletantes, sifflantes et gloussantes qui se balancent et titubent sur leurs deux jambes suscitent chez toi une peur panique. Cette peur t’est nécessaire, elle assurera ta défense et ton salut. Apprends donc à avoir peur.

Certains livres marquent durablement, dérangent, bousculent les habitudes de lecture. Mémoires d’un rat fait clairement partie de ceux-là. C’est un roman qui m’a profondément marqué, autant par son sujet que par sa plume, à la fois brute, immersive et étonnamment poétique.
Le principe est simple, presque déroutant : un rat, au moment de mourir, revient sur toute son existence, depuis sa naissance dans un nid obscur jusqu’à sa fin imminente. Mais très vite, on comprend que le livre dépasse largement ce dispositif. Ce n’est pas seulement la vie d’un animal que l’on suit, c’est une plongée dans un monde de violence, de survie, de peur permanente, un monde qui, en réalité, ressemble étrangement au nôtre.
C’est là que le roman devient fascinant. À travers ce regard animal, Andrzej Zaniewski propose une véritable métaphore de la condition humaine. Le rat, souvent perçu comme nuisible, incarne ici des instincts que l’on préfère ignorer : la peur de l’autre, la lutte pour la survie, la violence, la domination. Le livre agit comme une critique acerbe de la société humaine, de ses pulsions et de ses dérives.
Et ce parallèle prend encore plus de sens quand on s’intéresse à la vie de l’auteur. Né à Varsovie en 1939, Andrzej Zaniewski a grandi dans une Pologne marquée par la guerre, la violence et les régimes autoritaires. Son père, membre de l’armée clandestine, est trahi par ses compagnons, interné et fusillé à Auschwitz. Pendant l’insurrection de Varsovie août 1944, Andrzej et sa mère se terrent dans les caves. Ils vont y rester jusqu’au 2 octobre suivant, à la fin de l’insurrection. C’est là que, pour la première fois de sa vie, il entend le bruissement des rats derrière le mur de sa cachette. Après la guerre sa mère s’installe à Gdansk avec lui, dans le quartier chaud du nouveau port, animé par les trafiquants, les prostituées et les rats. Pour échapper à cet environnement sordide il se lance à la recherche de la beauté, il étudie l’histoire de l’art et écrit des poèmes. Il est diplômé de l’histoire de l’art à l’Université de Varsovie en 1964.
On comprend alors que son regard sur le monde, brutal, sans illusion, ne vient pas de nulle part. Le rat devient presque une figure universelle : celle de l’individu confronté à un environnement hostile, contraint de survivre, de fuir, de s’adapter.
Ce qui m’a particulièrement marqué, c’est la puissance de la narration. L’écriture est dense, parfois dérangeante, souvent crue, mais elle ne laisse jamais indifférent. Il y a quelque chose d’hypnotique dans cette manière de nous faire entrer dans la conscience d’un animal, tout en nous renvoyant constamment à nous-mêmes. Le texte peut être dur, parfois même inconfortable, mais c’est précisément ce qui le rend aussi fort.
Ce n’est pas une lecture facile. Il y a des passages violents, répétitifs, presque étouffants. Mais cette répétition traduit l’enfermement, la lutte incessante, l’impossibilité d’échapper à certaines lois du vivant.
Mémoires d’un rat est un roman à part, un texte singulier, presque inclassable. Il ne raconte pas seulement une vie animale : il interroge profondément ce que signifie être vivant, appartenir à un groupe, craindre l’autre, lutter pour exister.
C’est un livre qui m’a passionné de bout en bout, autant pour son originalité que pour la force de son écriture. Une lecture marquante, dérangeante, mais essentielle.
Un roman puissant, original et profondément marquant. Une expérience de lecture qui ne laisse pas indemne.
Je remercie les Editions Belfond pour leur confiance
Parution : 8 novembre 2018 – Éditeur : Belfond – Pages : 233 – Genre : Littérature polonaise, critique sociale, anthropomorphisme, roman noir
» Mémoires d’un rat est mon premier roman consacré à un animal, une créature insolite et méconnue car, lorsqu’il s’agit des rongeurs, l’homme est plus soucieux de chercher les moyens de les combattre que d’étudier leur comportement, leur psychisme et leur sensibilité.
C’est un roman à sensation et tout rempli de mystère ; en effet, autour des nids de rats et à proximité de leurs trous se déroulent nombre de tragédies, de drames et d’aventures… Les expéditions d’Héraclès, les malheurs d’Œdipe, les voyages d’Ulysse, le désespoir de Niobé, la mort d’Antigone, les destinées des Dieux, des Titans et des hommes se rencontrent, s’entremêlent et s’unissent dans la conscience ‘un être qui a tout juste la taille et le poids d’un cœur d’homme.
(…) » Cette ultime confession d’un rat n’est pas un livre sur les animaux, bien qu’on puisse aussi le concevoir de cette façon. J’y vois au contraire un récit sur les lois qui dominent notre société, nos mythologies, nos vérités et nos mensonges, l’amour et l’espoir, la solitude et la nostalgie. (…) » Aussi, cher lecteur, n’oublie pas que, lorsque j’ai décrit de façon minutieuse et naturaliste l’existence d’un rat, c’est à toi que je pensais.
Andrzej Zaniewski.
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Catégories :Belfond, Littérature polonaise, Romans noirs

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