Une main vers le ciel de Jean-Christophe Boccou 


Ces instants de joie retrouvée s’étirent dans les parfums du soir, mais votre hilarité se fissure bientôt sous le poids d’un chagrin trop lourd à porter. Vous êtes déjà morts. Morts de n’avoir su protéger votre peuple assassiné par une bande de fous sanguinaires. Morts de n’avoir su réagir et mettre un terme à la folie de l’Angkar.


Les doctrines changent, les mains aussi, mais il y a toujours
une lame, et une gorge coupable à trancher – au nom de la
justice, au nom de la sauvegarde du régime, au nom du nom.
Rithy Panh

Certaines lectures nous rappellent à quel point les Hommes n’apprennent pas de leurs erreurs et que finalement l’Histoire est un éternel recommencement. Certains Hommes estiment avoir une valeur plus importante que d’autres Hommes et n’hésitent pas à vouloir imposer leurs points de vue, tout en faisant passer leurs actes pour un sauvetage, une libération… Malheureusement, cela se termine toujours dans un bain de sang, dans des camps où l’individu même est effacé, l’idée étant d’anéantir une partie de la population… Bizarrement, cela ressemble beaucoup à ce qui se passe actuellement dans le monde, à nos portes, sous un silence assourdissant. Ce roman noir prend racine en 1975, mais est facilement transposable à notre époque et qui sait peut-être qu’un jour, il y aura aussi des tribunaux, des juges pour condamner les bourreaux… C’est précisément ce que raconte Une main vers le ciel de Jean-Christophe Boccou, et ce que le roman parvient à faire ressentir avec une justesse assez saisissante.

Le récit s’ouvre de manière brutale, avec l’arrivée des Khmers rouges à Phnom Penh en 1975. Très vite, les illusions s’effondrent. Khieu Saran, adolescent, et son grand-père sont envoyés dans un camp de rééducation. Là, tout devient inhumain. On ne parle plus d’individus, mais de corps à redresser, à corriger, comme s’ils étaient défectueux.

Je connais mal l’Histoire du Cambodge, mais je me souviens, ado avoir regardé des documentaires et même si j’en garde un souvenir vague, les connaissances générales sont encore là. Pour autant, le récit de Jean-Christophe Boccou, m’a donné envie d’en apprendre davantage. Le 17 avril 1975, les Khmers rouges prennent la capitale, après des jours de siège et de bombardements, et mettent ainsi un terme à cinq années de guerre civile, opposant le gouvernement pro-américain du général Lon Nol aux combattants d’un front uni que dirige, depuis 1970 et son exil pékinois, le roi Norodom Sihanouk, icône du non-alignement et père de la nation khmère indépendante.

Même si l’auteur reste en surface, il parvient à faire ressentir l’essentiel : la peur, les humiliations, les tortures, la déshumanisation. J’ai eu le sentiment que ce récit était important pour l’auteur, il y a comme une urgence, une rapidité à vouloir exposer pour balayer les thématiques qu’il voulait aborder. Ce n’est pas un défaut pour moi, car le récit m’a touchée mais surtout, en abordant une guerre que l’on connait peu, il met en avant des faits historiques importants et que nous ne devons jamais oublier.

Certains personnages sont glaçants, sadiques, d’autres émouvants, les uns prenants plaisir à dominer, les autres tentant de survivre et espérer une petite lumière au milieu de cette noirceur. Cette première partie est sans doute la plus marquante. Elle ancre le roman dans une réalité historique forte, celle du génocide cambodgien, souvent méconnue, tout en restant profondément humaine.

Le mot génocide me semble important, même si en occident, les experts n’utilisent pas cette qualification, puisque la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide définit ce dernier comme des crimes visant à détruire un « groupe national, ethnique, racial ou religieux ». Or les crimes commis contre les Cambodgiens entre 1975 et 1979 l’ont été par d’autres Cambodgiens, rendant, selon certains, cette notion impossible à propos du Cambodge. Alors même que c’est un terme utilisé par le Cambodge pour désigner ce régime génocidaire, surtout depuis 1985, notamment avec la prison S-21, centre de torture et d’exécution du régime khmer rouge, transformée en musée, et désignée comme « Musée du crime génocidaire ».

La controverse historique concernant la reconnaissance d’un génocide est liée en grande partie, à des préoccupations politiques. Jusqu’aux accords de paix de Paris, en 1991, le siège du Cambodge à l’Organisation des Nations unies (ONU) est occupé par Ieng Sary, le chef de la diplomatie khmère rouge. Difficile, d’admettre le terme de « génocide » pour qualifier les atrocités commises entre 1975 et 1979…

La complexité des accusations à l’encontre des anciens dirigeants khmers rouges a conduit les CETC (Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens mises en place par les Nations unies afin de traduire en justice les principaux dirigeants encore en vie du régime khmer rouge entre 2001 et 2023 ) à organiser deux procès. En 2014, Nuon Chea et Khieu Samphan étaient condamnés à la réclusion à la perpétuité pour « crimes contre l’humanité ». 

Un deuxième procès, portant précisément sur l’accusation de « génocide », à propos des Vietnamiens du Cambodge et des musulmans chams, s’est alors ouvert. Le 16 novembre 2018, ils sont déclarés responsables de crimes qualifiés de « génocide ».

Désolée pour la grande parenthèse historique, mais il me semblait important d’évoquer certaines choses, pour restituer le contexte du récit.

Des années plus tard, Khieu est devenu procureur chargé de juger les anciens membres du régime. On quitte la survie pour entrer dans la mémoire, et surtout dans la question de la justice. Que faire des bourreaux ? Les traquer ? Les juger ? Ou tenter d’oublier ? Le roman ne tranche pas, et permet à chaque lecteur d’avoir ses propres réflexions.

Face à Khieu, il y a Sokha, sa fille adoptive, pour qui la justice est plus brutale, plus viscérale. Je regrette que cette relation ne soit pas plus exploitée, j’ai trouvé qu’il y avait beaucoup de pudeur, de non-dits, même si certaines choses m’ont paru assez surfaites. Malgré les liens qui les unis, leur duo reste en surface, leur relation est peu exploitée.

Pour autant, là où ça fonctionne bien, c’est dans la traque de Vorn, l’ancien tortionnaire de Khieu. J’aurais apprécié que la confrontation soit plus exploitée, j’ai trouvé que c’était trop court et c’est vraiment dommage, car on perd tout l’intérêt d’une confrontation. Le roman devient alors presque un polar historique, avec cette tension constante entre justice et vengeance. Une frontière fragile, mouvante, qui pose une vraie question : peut-on juger sans vouloir se venger ?

Ce que j’ai particulièrement apprécié, c’est cette manière de relier l’intime à l’Histoire. Le roman parle autant du Cambodge que de ce que l’on transmet après l’horreur. Que lègue-t-on à ses enfants quand on a connu l’enfer ? Une mémoire ? Un silence ? Une colère ?

J’ai particulièrement été saisie par une phrase, dont je me souviendrais longtemps : « Bien des années plus tard, certains parleront d’autogénocide, d’autres passeront leur chemin, le nez au vent. Ils ne voudront plus entendre parler de ces années maudites où une poignée d’hommes a éradiqué une génération entière de son propre peuple. Tu y penseras chaque jour en arpentant les allées de ce parc que tu traverseras pour te rendre à ton bureau au tribunal. Les rires des enfants te transperceront le cœur. Tu salueras de la tête les anciens en promenade en te posant chaque fois la même question. Qu’ont-ils vécu à cette époque ? Étaient-ils des victimes ? Étaient-ils des bourreaux ? Tu n’auras jamais la réponse. Il n’y aura autour de toi que des vieillards et des gamins. Aucune chevelure grisonnante, aucun regard cerné des rides de la soixantaine. Des centaines de milliers d’hommes et de femmes manqueront à l’appel. Toute une génération. Ta génération.« 

Mention spéciale aussi pour Zippo, un rat, qui apporte une présence inattendue mais marquante.

Une main vers le ciel mêle histoire, mémoire et enquête sans jamais perdre de vue l’humain. Une lecture qui interroge autant qu’elle dérange.

Je remercie les éditions de La Manufacture pour leur confiance et Céline pour la photo

Parution : 5 février 2026 – Pages : 232 – Éditeur : La manufacture des livres –Genre : littérature française, roman noir historique, thriller historique

Khieu Saran a 17 ans le jour où les Khmers rouges déferlent sur Phnom Penh pour « libérer » le peuple cambodgien. La joie de courte durée va basculer dans l’horreur. Khieu découvre les camps de rééducation, la torture et l’extermination avant d’être forcé de devenir à son tour un bourreau du régime de Pol Pot.

Après avoir échappé à l’enfer, Khieu est aujourd’hui juge d’instruction auprès d’un tribunal pénal international dont la mission est de traquer les anciens cadres du régime. Jusqu’au jour où il retrouve la trace de Vorn, son ancien tortionnaire. Accompagné de Sokha, sa fille adoptive, Khieu s’envole pour la France afin d’en finir avec les spectres du passé.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (du 12 juillet 2025 au 11 juillet 2026)




Catégories :Historique, La Manufacture des Livres, Littérature française, Romans noirs, Thrillers/Polars

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1 réponse

  1. Contente que ce roman t’ait plu et que tu aies pu découvrir un pan de l’Histoire du Cambodge grâce à lui 🥰

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