Premères linges… Une folie de rêves – Jean-Daniel Baltassat

Mikelangelo enfila sa blouse de peintre sur son T-shirt. Une longue blouse comme il s’en faisait cinquante ans plus tôt, barbouillée de tant de taches de couleur, tellement lavée et relavée que sa blancheur d’origine n’était plus qu’un souvenir.

Il savait très bien à quoi il ressemblait dans cette blouse : un vieux type ventru muni d’une tête d’ogre. On aurait pu croire son nez taillé dans du bois, mais ses yeux n’avaient rien perdu de leur pouvoir. En bien ou en mal. Ses cheveux, longs et épais, n’avaient pas blanchi non plus. Ils lui balayaient les joues et la nuque et, selon les moments, lui donnaient la grâce d’une femme ou la figure d’un excité. Tout cela lui convenait très bien.

Il boutonna sa blouse et s’approcha de la table-établi. Un simple panneau d’aggloméré soutenu par des tréteaux. Il retira un foulard vert pistache d’un panier à œufs dans le fatras de pots en tout genre, brosses, pinceaux, carnets empilés au hasard, et s’en recouvrit la tête.

Il suait un peu, mais pas trop. L’air était moite, mais pas trop. La chaleur dégagée par les projecteurs n’était pas encore insupportable, et le silence parfait. Le déshumidificateur installé tout au fond de la Chapelle ronronnait doucement contre les pierres des murs et de la voûte, on finissait par l’oublier. On était quelque part sous le Trocadéro, à vingt-sept mètres sous terre, à l’aplomb du palais de Chaillot et de la rue Le Tasse, au cœur des carrières creusées cent vingt ans plus tôt à l’occasion de l’Exposition universelle de Paris. Avec un peu d’habitude, et à condition de ne pas y séjourner trop longtemps d’affilée, cela aussi pouvait s’oublier.

Les poings dans les poches de sa blouse, Mikelangelo contempla la fresque.

Sa fresque.

Elle vous arrivait dans les yeux comme un charivari de visages, de lieux, d’objets, de matières et de couleurs. Un flot de vie mouvante déployé sur quinze mètres de long et s’envolant à quatre ou cinq mètres de hauteur. La succession des images reproduisait un écoulement du temps, depuis les pins noirs de la forêt de Silésie, à l’extrémité gauche, jusqu’à la Chapelle elle-même et les toits de Paris figurés à l’extrême droite. Entre les deux dansait un grand tumulte de vie. La sienne.

Il en connaissait chaque millimètre, mais il devait chaque fois s’en emplir de nouveau la cervelle et le cœur avant de se remettre au travail. Ce soir plus que jamais. L’ouvrage était presque achevé : il ne restait plus qu’à peindre le ciel.

Pour l’heure, ce n’était rien d’autre qu’une trentaine de mètres carrés laiteux de voûte, le blanc mat, épais et uniforme de l’enduit recouvrant la craie et les joints. De quoi adoucir la taille brutale des carriers de Paris, mais rien qui ressemble à un ciel.

Mikelangelo y avait déjà peint ici et là des étoiles et fait voler des anges, succubes et incubes, les infernaux comme les sauveurs. Mais enfin, enfin, le jour, la nuit, l’heure étaient venus de répandre délicatement le bleu du ciel sous leurs ailes et entre leurs griffes ! La clef de tout.

Ensuite, et ensuite seulement, des années de quête et de labeur s’achèveraient.

Il ouvrit le pot de trente litres du bleu qu’il avait mis tant de temps à obtenir. Il plongea dans la pâte l’hélice du mélangeur fixée à la visseuse sans fil et commença à faire tourner l’engin au ralenti.

Parution : 18 août 2021 – Éditeur : Calmann-Lévy – Pages : 608

La pluie de novembre fait déborder la Seine. Rien qui empêche Mikelangelo, admirable faussaire et grand peintre ignoré, d’achever le ciel de sa fresque: sa grande œuvre accomplie trente mètres sous la colline de Passy et du Trocadéro. Mais hasard et destin mettent sur son chemin un gamin, Hakim, et cinq girls, Maalu, Nadira, Sila, Antoinette, Lovette, égarées dans le ventre de Paris. En route pour la mythique Youké, elles cherchent une tanière pour se protéger de la pluie, du froid et des faiseurs-de-putes. Voilà qui rappelle bien des choses à Mikelangelo. Voilà que soudain, dans son royaume labyrinthique du Dessous, il a une autre grande oeuvre à accomplir : offrir à ces errants une pincée de jours légers. Et, qui sait, peut-être même leur donner la force d’atteindre cette Youké de leurs rêves….



Catégories :Premières Lignes...

2 réponses

  1. Eveil de la curiosité ! Merci

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