Premières lignes… Ma mère la nuit de Niels Fredrik Dahl

Pongé dans la pénombre, le salon n’a pas changé. La table basse est encombrée de livres. Il y en a aussi sur la petite console surmontée d’un miroir et sur le fauteuil installé dans le coin, sous la suspension imitant une boule de neige. De part et d’autre du canapé, deux petites lampes de lecture éclairent la pièce d’une faible lumière cuivrée qui se reflète sur les marches vernies de l’escalier conduisant à l’étage, où mon père fait la sieste, et où le parquet grince au-delà de tout ce qu’on peut imaginer.

Ma mère est assise à sa place habituelle, blottie contre l’accoudoir du canapé. Je me dirige vers elle et l’embrasse sur la joue. Sur la table il y a une enveloppe à mon nom.

Je vais dans la cuisine. Je laisse couler l’eau longtemps, mais elle reste tiède. Je me souviens d’une scène datant d’une trentaine d’années : je me tenais au même endroit et ma mère me hurlait à l’oreille ; je m’étais vivement retourné et je l’avais plaquée contre le plan de travail en lui disant de me laisser tranquille. Je remplis d’eau un verre à moutarde et je retourne au salon.

Ma mère me demande si je ne veux pas autre chose à boire, si je n’ai pas faim, je lui souris et lui réponds non. L’enveloppe doit faire deux centimètres d’épaisseur, ma mère est nerveuse, elle pose des questions sur les enfants, veut savoir comment se passe la grossesse de ma femme. Je la rassure : tout va bien, tout le monde va bien, tout le monde va très bien. Je t’ai raconté à quel point j’allais mal quand tu étais petit ? demande-t‑elle. Je lui réponds oui, mais mon “oui” résonne comme si je m’en souvenais à peine.

Elle ne le relève pas. Je t’ai raconté que je tenais un journal, un journal secret, n’est-ce pas ? dit‑elle. Je l’appelais mon journal de nuit. J’y mettais tout ce qu’il y avait de noir en moi. Je ne réponds pas. Je veux que tu l’aies, insiste-t‑elle. Dedans, il y a surtout des choses que j’écrivais à l’attention du Dr Holm, mais que je ne lui ai jamais envoyées. Elle pose la main sur l’enveloppe de manière à cacher mon nom.

— Ah, dis-je.
— Si tu l’acceptes, du moins.
Je la dévisage.
— Sinon, je le brûlerai.
Je lui souris. Elle me rend mon sourire.
— Pourquoi moi ? Pourquoi moi plutôt que les autres ?
— Parce que je pense que tu me comprendras.
— Les autres te comprendront aussi, j’en suis certain.
— Je ne sais pas. Les mères et les filles, c’est compliqué.
Elle pousse l’enveloppe vers moi, mais sans la lâcher.
— Tu peux en faire ce que tu veux. Tu peux le
lire ou pas. Ou t’en servir pour tes livres.
— M’en servir pour mes livres ?
— Oui, si tu veux. Et si tu désires qu’on en parle,
je n’y vois pas d’inconvénient.
Elle ôte sa main de l’enveloppe. Mon nom y est écrit à l’encre de Chine bleue.
— Cache-la dans l’entrée. Il ne faudrait pas que
ton père la découvre quand il redescendra.
Je ne bouge pas. Puis je me penche en avant et prends l’enveloppe.
— Je pense que je ne le lirai pas tout de suite.
— Bon.


Parution : 20 mars 2024 –  Editeur : Actes Sud – Pages : 240 – Traduction : Terje Sinding

Surpris par le sentiment de manque que provoque la disparition de sa mère – une femme qu’il a pourtant passé sa vie à fuir –, l’auteur tâche de reconstituer son portrait pour comprendre qui elle était, mais aussi celui qu’il est devenu. À travers les notes nocturnes de sa mère et les fragments de ses propres souvenirs, il fait ce qu’il n’a pas su faire de son vivant : il vient enfin à sa rencontre. Se dessine l’histoire poignante d’une mère terrifiée de vivre et d’un fils qui a toujours voulu être un autre.


Ju lit Les Mots

– Blog littéraire – Chroniques littéraires – Co-fondatrice Prix des auteurs inconnus – Présidente Association REBOOT –



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4 réponses

  1. Elles me donnent envie d’aller plus loin ces premières lignes.

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  2. J’ai vraiment envie de découvrir cette histoire.
    Merci Julie 🙏

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