Premières lignes … Le King et le Prophète de Héloïse Guay De Bellissen

Il est toujours précieux de pouvoir découvrir les premières lignes d’un livre, cela donne le ton et en une dizaine de lignes on peut déjà avoir l’envie de continuer ou abandonner.

Prologue


Si on me demandait de résumer Elvis Presley, ce serait le mot fusion qui me viendrait immédiatement. Fusion avec la musique, l’expérience scénique et le corps. Fusion aussi avec le monde, avec l’image, celle qui deviendrait reine après lui. Il a été, avec Marilyn Monroe, le personnage célèbre le plus photographié au monde. Fusion encore, avec un livre, Le Prophète de Khalil Gibran.

Le Prophète, c’est l’histoire d’un sage nommé Al-Mustafa qui fait ses adieux à la cité d’Orphalèse où il est resté douze années durant et qu’il doit quitter pour rejoindre sa terre natale. Mais, en attendant de monter dans le bateau, se tisse un dialogue avec ce peuple qui l’a accueilli : « À présent révèle-nous à nous-même et parle-nous de ce qui t’a été dévoilé, de tout ce qui mène du berceau au linceul. »

Et dans les 20 000 mots que contient ce texte, il y a toute la grandeur de l’humanité. Ce « petit livre », comme il a été surnommé, sorti en 1923, a été écrit par un écrivain libanais, Khalil Gibran, immigré aux États-Unis. Il est aujourd’hui traduit en cent cinq langues, et vendu à des millions d’exemplaires. Dans les années soixante, alors que son auteur était déjà mort, il est même devenu l’étendard du mouvement hippie. Le Prophète a été sur le chevet de JFK, et lu dans la boue à Woodstock parce qu’il est une œuvre universelle et puissante.

En 2021, je regarde sur Internet une vente aux enchères de manuscrits et je tombe sur celle d’un exemplaire du Prophète annoté par Elvis Presley. Je tourne les pages virtuellement sur mon ordinateur et je m’aperçois que ce n’est pas simplement un exemplaire lui ayant appartenu avec un ex-dono : il est annoté de sa main sur certaines pages. En cherchant, je découvre qu’il en existe plusieurs, et je me mets en quête de les trouver pour collecter les empreintes d’Elvis Presley dans les marges. Je découvre alors un nouveau monde, celui de l’intertextualité, et d’une sorte d’herméneutique preslienne. J’apprends qu’on appelle les annotations manuscrites dans un livre tapuscrit des marginalia : elles sont situées entre le corps du texte et le bord de la feuille. Ce sont parfois des réflexions, des gloses, des accolades, des dessins, des soulignements, mais surtout elles montrent un chemin entre la plume de l’écrivain et celle du lecteur.

Elvis ne fait pas qu’écrire, il souligne aussi des mots et des phrases à main levée, jamais avec une règle. Pour ce qui est de ses marginalia, elles sont quasi identiques dans chacun des exemplaires. Il est donc écrivain dans le premier puis scribe dans les suivants. C’est sans doute une des rares fois que quelqu’un achète à plusieurs reprises le même ouvrage, l’annote, puis en fait une distribution car tous les livres sont dédicacés à ses proches ou bien à des gens qu’il souhaite éclairer par la lecture du Prophète. Sous le choc de cette découverte, je me rends compte qu’Elvis n’a jamais écrit une seule de ses chansons, il y en a six cents au total, alors je m’interroge sur son rapport à l’écrit et sa motivation à laisser sa trace dans ce livre. Ce livre changé par sa main qui devient autre et qu’on pourrait appeler Le King et le prophète.

J’ai eu la chance de trouver un exemplaire complet1 grâce à ma rencontre avec Jean-Pierre Dahdah, le spécialiste de l’œuvre de Khalil Gibran. J’ai aussi
récolté toutes les annotations que j’ai pu trouver, et j’ai créé un exemplaire fidèle à celui qu’offrait régulièrement Elvis (avec quelques variantes). J’ai aussi eu au téléphone Line Renaud, qui a bien connu Elvis depuis ses débuts.
– Elvis vous avait-il offert un exemplaire du Prophète de Khalil Gibran ?
– Non.
– Est-ce qu’il vous en avait parlé ?

– Non plus.

Avant que nous raccrochions, elle m’a glissé : « C’était un être extrêmement courtois et vraiment gentil. La dernière fois que je l’ai vu à Vegas, lors de son show, c’était terrible de le voir avec ce corps-là. » Elvis Presley à la fin de sa vie était devenu, malgré lui, une chute à regarder. Le beau jeune homme en mouvement, pauvre, s’était métamorphosé en chanteur obèse, immobile et riche. Mais il était aussi auteur de quelques phrases dans un livre qui n’était pas le sien, et ça méritait qu’on s’y attarde. Et moi, cet Elvis-là, inconnu ou trop peu, je le trouvais touchant, différent, et surtout la lecture du Prophète m’avait percutée. Je l’avais lu à peu près au même âge que lui, à vingt ans, et il m’avait, tout comme lui, été offert par hasard.

Je me rappelle très bien cette scène, celle du garçon me tendant le livre en m’ordonnant presque de le lire. C’était une nuit dans le Sud, sur une île qui s’appelle Le Gaou, où j’étais allée voir les Cure. Le lendemain soir, chez une amie, je végétais sur le canapé du salon et je l’ai ouvert. À partir du troisième chapitre, j’ai commencé à me sentir, je ne sais pas comment le dire… chavirée, retournée et d’une certaine façon inconsolable. La justesse du texte me déchirait littéralement. Sa poésie me giflait. Les monologues d’Al Mustafa me rendaient heureuse jusqu’à angoisser. J’y voyais tellement de références à des choses que j’aimais, Zarathoustra de Nietzsche, mais aussi une musicalité biblique désarmante, je pensais à la maïeutique socratique, à Orphée, et à des milliers de choses folles et belles, toutes inscrites dans ce petit bouquin.

Comment étaient-elles entrées là, dans un espace si étroit ? Comment l’auteur avait-il créé une telle œuvre ? C’était prodigieux. Je venais de vivre une expérience littéraire comme jamais je n’en avais connu. Cette nuit-là, ma grande nuit du Prophète, je n’ai pas fermé l’œil. Et tout comme Elvis, je n’avais qu’une envie, le donner à quelqu’un d’autre pour qu’il puisse vivre ce que j’avais vécu. Dans mon journal, j’ai écrit ceci :
« Je viens de rencontrer un texte, Je suis complètement retournée. J’espère m’en remettre. Grosse claque. »
Et maintenant, je réalisais que cette morsure littéraire et ce « j’espère m’en remettre » que j’avais ressentis, je les partageais avec le King. Elvis Presley, je l’ai déjà dit, c’est donc l’histoire d’une fusion. Il est devenu, avec ce livre, le jumeau d’un auteur. Comme celui qu’il a perdu à la naissance, Jesse Garon Presley. Jesse, lui, il connaît toute cette histoire, ça mériterait qu’on tende l’oreille et qu’on l’écoute.


Parution : 2 avril 2025 – Editeur : Rivages – Pages : 240

Un enfant issu d’un milieu modeste américain, que rien ne prédestinait à un destin exceptionnel, se révèle un chanteur au style et au talent hors du commun. Elvis Presley va bouleverser la musique et secouer la société de son temps, jusqu’à devenir une rockstar inoubliable. Mais peu savent qu’il s’est inspiré de la lecture passionnée du Prophète de Khalil Gibran. Le chanteur a lu et commenté à la main des centaines d’exemplaires de ce livre de sagesse, qui l’a accompagné à chaque étape de sa vie.
Sur les traces de cette rencontre unique entre musique et littérature, Héloïse Guay de Bellissen signe un roman au style vif et captivant, mêlant spiritualité et rock-and-roll. Selon le point de vue original du frère jumeau d’Elvis, mort-né à la naissance, c’est un portrait inédit du King qui a fait vibrer l’Amérique et le monde.


Ju lit les mots

– Blog littéraire – Critiques littéraires – Co-fondatrice Prix des auteurs inconnus – Contributrice journal 20 minutes – Membre the funky geek club


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10 réponses

  1. Je ne connaissais pas du tout cette histoire du King et de son inspiration de sa lecture du Prophète. C’est vraiment inattendu et intéressant !

    Merci Julie ☺️

    Aimé par 1 personne

  2. Je ne savais pas que le frère jumeau du King était mort né. C’est un point de vue original pour une BD biographique sur lui. 🙂

    Aimé par 2 personnes

  3. D’accord ce n’est pas une BD mais un livre, autant pour moi 😉 je comprends que ça l’ai marqué car c’est un évènement très traumatisant. Il avait de sacrées failles et certainement un mal-être d’ou ses excès en tous genres 🙂

    Aimé par 1 personne

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