Sélectionné Prix de la littérature arabe 2024Chronique d’une décennie noire : Bientôt les vivants de Amina Damerdji


Nous contemplons certains paysages depuis notre enfance sans imaginer qu’ils peuvent disparaître. Ils sont comme des êtres familiers ou certaines odeurs et saveurs qu’on a connues depuis tout petits : un refuge et, quand tout vacille, ce qui nous raccroche au monde tangible.


Amina Damerdji signe un premier roman entre mémoire, deuil et filiation. Elle explore la manière dont les vivants portent les morts, comment la mémoire des disparus hante les vies et les paysages. Ce texte questionne ce qu’il reste de nous lorsque tout s’efface.

L’auteure s’appuie sur une période tragique de l’Histoire algérienne pour dérouler, par petites touches, une histoire collective et intime, et place au centre de sa trajectoire la violence politique qui a frappé l’Algérie à la fin des années pendant la décennie noire.

La décennie noire, entre 1992 et 2002, est une guerre civile qui oppose le gouvernement algérien et divers groupes islamistes et rebelles, représentés notamment par le Front islamique du salut (FIS). Cette tragédie se solde par la victoire de l’armée et de l’Etat, mais aura fait environ 100 000 morts et des milliers de disparus. Cette période a laissé de profondes cicatrices tant individuelles que collectives.

L’intrigue débute par le massacre de Sidi Youcef, un quartier de Béni Youcef, en périphérie d’Alger, durant lequel une centaine de personnes sont mortes, égorgées, éventrées… Cet épisode, traumatisme collectif, résonne jusque dans le récit individuel de Selma.

Amina Damerdji choisit d’aborder cette période sans grand discours, sans effet spectaculaire, mais avec un regard attentif sur les gestes, les non-dits, les petites fissures du quotidien. Autour de Selma, gravite une galerie de personnages pris dans le mouvement de l’Histoire.

C’est un roman choral, où chaque fragment vient compléter la mémoire de l’autre.
À partir de là, l’auteure déroule une intrigue à compte à rebours pour revenir en 1988, période bénie où Selma, jeune adolescente s’épanouit, mais où les prémices du fanatisme commencent à prendre racine. Passionnée d’équitation, elle se prend d’un amour inconditionnel pour un cheval, personnage à part entière, surnommé Sheïtane, Satan en arabe, allégorie à l’effondrement qui arrive, et même si Sheïtane, a été maltraité, que personne ne veut le monter, car il est violent, Selma, jeune adolescente fougueuse et pleine de vie, est persuadée que l’amour vient guérir de tous les maux… Personnage à part entière, il sera à la fois compagnon, exutoire et grand amour de Selma, un parallèle avec sa vie, que l’auteure imbrique parfaitement.

Son histoire personnelle, s’imbrique d’ailleurs parfaitement à celle qui souffle sur l’Algérie, avec un père moderne, médecin opposé à son frère qui se radicalise et dont la bascule du côté opposé sera source de conflit entre les deux frères, à l’image de ces frères qui s’opposeront et se tueront quelques années plus tard, à l’image de la guerre civile qui se profile…

Avec une plume, précise et élégante, l’autrice prend le temps de poser son récit avec les petites scènes du quotidien, elle observe et laisse le lecteur s’imprégner de cette atmosphère parfois étouffante, pour faire monter la tension, au rythme des années noires qui se préparent. Ce procédé une certaine sobriété, la violence n’y est pas exhibée, elle s’infiltre, par toutes les lignes, tous les mots, jusqu’à nous terrasser…

C’est un roman qui ne cherche pas à donner des réponses toutes faites, l’auteure pousse à la réflexion, notamment sur la culpabilité, le souvenir et la manière dont les sociétés pansent leurs blessures.

Amina Damerdji signe un roman discret mais bouleversant, où la mémoire, la jeunesse et la perte se mêlent dans un chant à la fois intime et politique.

La sélection du roman pour le prix de la littérature arable 2024 est largement méritée, même s’il n’a pas été lauréat. Finaliste du Prix Orange 2024


Parution broché : 4 janvier 2024 – Poche : 12 juin 2025 – Éditeur : Gallimard/Folio – Pages : 288/320 – Genre : littérature algérienne, Histoire, politique, guerre civile, intégrisme

Algérie, 1988. Après les premières émeutes sauvagement réprimées, le mouvement islamiste montre sa puissance grandissante. La jeune Selma vit dans la proche banlieue d’Alger. Elle n’a qu’une passion, l’équitation, qu’elle pratique dans un centre non loin du village de Sidi Youcef, où se déroulera en 1997 l’un des épisodes les plus atroces de la guerre civile. Elle consacre tout son temps libre au dressage d’un cheval que tout le monde craint, tandis que les déchirements de l’histoire traversent sa famille comme toute la société algérienne : certains sont farouchement opposés aux islamistes, d’autres penchent pour le FIS, d’autres encore profitent du chaos pour s’enrichir… C’est dans ce contexte tragique que Selma apprendra à grandir, trouvant dans la relation avec son cheval et avec la nature un antidote à la violence des hommes. Bien que le martyre du village de Sidi Youcef éclaire d’une lumière terrible les trajectoires des divers personnages, ce roman reste constamment chaleureux et humain.


Le mois Africain 2025 chez Sur la route de Jostein


Ju lit les mots

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Catégories :Contemporain, Folio, Gallimard, Historique, Le mois Africain, Littérature algérienne, Prix de la littérature arabe

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27 réponses

  1. Je connais mal cette période sombre de l’Algérie, mais l’autrice semble la raconter de manière tout à fait passionnante. Certains passages semblent un peu difficiles à lire, mais je me note ce livre quand même, car il a l’air bouleversant.

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    • Cette période historique, est intéressante, elle a eu un impact fort sur les médias en France.
      Effectivement c’est fort, et certains passages sont durs, mais cela fait partie des choses qu’on ne doit pas oublier et ce type de livre, permet de mettre en lumière des évènements tragiques…

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  2. J’aime bien l’idée de la mémoire des paysages … Et j’ai peu lu sur cette période historique, donc, ça m’intéresse !

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  3. Une belle chronique Julie. Un roman qui englobe beaucoup de sujets, et qui semble touchant. Il m’avait intriguée à sa sortie, je me souviens de l’histoire avec ce cheval.

    Merci pour ce partage 🥰

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  4. J’ai beaucoup aimé ce livre.
    Merci Julie de nous en parler si bien 👍🏻🙏🏻

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  5. Tu pourrais arrêter de me tentationner ?? 😆 Bon, je suis intéressée aussi, parce que je ne connais rien sur l’Algérie non plus (purée, les lacunes !!!).

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  6. Je ne connais pas non plus très bien l’histoire algérienne. Ce livre doit être bouleversant. Bonne journée

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  7. Je pense au livre de Kamel Daoud en lisant ton billet et je retiens ce titre qui éclaire ce que le régime algérien actuel veut absolument taire.

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    • Je n’ai pas lu le Kamel Daoud, alors que je l’ai acheté à sa sortie. J’avoue que tout le tapage médiatique m’a freiné et le fait qu’il est utilisé une histoire d’une personne sans son consentement, suite aux indiscrétions de sa femme. Je ne sais pas quoi en penser. Mais je pense qu’il faudrait que je le lise pour me faire ma propre idée 🙂

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  8. On reste sur l’Algérie et je découvre combien je méconnais l’Histoire de ce pays. Il faudrait que je remédie à ça.

    Merci pour tes découvertes 🙂

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    • Oui l’Algérie est à l’honneur, et encore un pour aujourd’hui 😉
      L’Histoire de ce pays, comme chacun est intéressante et j’aime m’attarder sur ceux qui ont vécu le colonialisme, car malgré tout, il laisse une emprunte…
      Ravie de te les faire découvrir 🙂

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  9. Ce livre a l’air beau et sensible et très intéressant… Merci pour ta belle chronique qui me le fait découvrir. Je me le note car j’avais été choquée lors de la lecture du Kamel Daoud, de ce que l’Etat algérien faisait de l’Histoire, la colonisation et la décennie noire… Ce nouveau regard m’intéresse. Merci à toi ! 🙂

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