Chronique d’une filiation en clair-obscur : Libérations. Enquête sur mon père, braqueur, taulard, écrivain de Cédric Vallet


Mon père ne m’a jamais vraiment raconté sa vie. Quelques bribes éparses me sont parvenues. Une vie romanesque et tourmentée, marquée au fer rouge de la violence. J’ai découvert à l’adolescence qu’il avait passé plus de huit ans en prison. Ces huit années, il les avait purgées avant ma naissance, dans les années 1970, mais la trace de l’emprisonnement était omniprésente dans nos vies.


Certains livres donnent le sentiment d’être nécessaires, Libérations est de ceux-là. Dès les premières pages, j’ai aimé cette approche d’écriture non pour régler ses comptes, ni pour en faire un mythe, mais pour comprendre. Comprendre un père hors norme, une trajectoire cabossée, et ce que cette histoire fait à celui qui la raconte.

Ce qui m’a immédiatement frappé, c’est la justesse du ton. L’auteur Vallet ne cède pas à la tentation du sensationnel. Il aurait pu faire de la prison, du braquage ou de la marginalité un décor spectaculaire ; il choisit au contraire la sobriété, l’attention aux détails, aux silences, aux zones d’ombres. Cette écriture, tout en retenue donne au livre une intensité particulière. On sent une écriture tendue, habitée par le désir de dire vrai, même quand la vérité reste partielle.

L’enquête est passionnante parce qu’elle est double. Elle fouille les archives, les textes laissés par le père, les traces objectives, mais elle explore surtout l’héritage, l’empreinte que ce père a laissée. Ce que l’on reçoit sans le vouloir, ce qui façonne une identité. J’ai été touchée par la manière dont Cédric Vallet assume de ne pas tout comprendre, de ne pas tout résoudre mais aussi de ne pas avoir de réponse à toutes ses questions. Le livre ne cherche pas à trouver une conclusion ou une justification, il accepte l’incomplétude, et c’est précisément ce qui le rend si juste.

La lecture est portée par une écriture fluide, souvent très belle dans sa simplicité. Certains passages marquent une émotion palpable, sans pathos, sans emphase. On sent que l’auteur écrit avec retenue, respect et empathie, et que chaque phrase est une manière de se situer face à une histoire lourde, complexe, mais non figée.

Bien sûr, le récit prend parfois le temps de revenir sur les mêmes interrogations, et n’avance pas toujours de manière linéaire. Mais loin de m’ennuyer, ces détours m’ont semblé cohérents avec le sujet : on ne se libère pas d’une histoire familiale, surtout celle d’un parent, en étant frontal, il faut prendre le temps.

A la fois récit de vie, documentaire et social, Libérations est un texte fort, sincère, profondément humain.

Un livre qui parle de transmission, d’écriture comme espace de survie, et de difficulté des relations filiales, mais aussi de la beauté de regarder son héritage en face.

Une lecture marquante, que l’on referme avec le sentiment d’avoir accompagné une voix qui a trouvé sa place.

Je remercie les Editions Bayard pour cette lecture.

Parution : 21 janvier 2026 – Éditeur : Bayard – Pages : 272 – Genre : littérature belge, récit de vie, délinquance, héritage familiale,

Il y a l’histoire individuelle bien sûr. Celle d’un homme issu de la classe moyenne provençale qui se révolte contre les conventions sociales et religieuses, et se laisse happer par la délinquance. Alain Vallet braque plusieurs banques dans les années 1960, teintant, a posteriori, ses actes de couleurs anarchistes et anticapitalistes. Mais il y a aussi la grande Histoire. Celle de Marseille et du crime. Celle de la Justice et de sa sévérité dans la France des Trente Glorieuses. Celle des méthodes d’interrogatoire de la police, des prisons en ébullition de l’après Mai 68. Alain Vallet fera partie des meneurs des révoltes carcérales. Il écrira dans le journal du Comité d’action des prisonniers, inspiré par Foucault, puis dans les colonnes de Libération. Il publiera plusieurs romans sous le pseudonyme d’Alain Dubrieu et sera invité sur le plateau d’Apostrophes par Bernard Pivot. Mais sa révolte, et son mal-être, contaminent la sphère domestique, faite d’excès et de chaos, jusqu’à l’emprise.

Cédric Vallet mêle le récit intime avec l’enquête sociologique et historique, cherchant à à comprendre l’envers du décor. En retraçant le parcours d’un homme révolté et flamboyant, il tente de réparer, même après la mort, les liens d’une relation père-fils contrariée, interrogeant à la fois la rédemption par l’écriture et les racines d’une rage destructrice.


Ju lit Les Mots

– Blog littéraire – Critiques littéraires – Co-fondatrice Prix des auteurs inconnus – Membre Association REBOOT – Contributrice journal 20 minutes –



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Catégories :Bayard, biographie, Documentaire, essai..., L'Homme sans nom, Littérature américaine

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12 réponses

  1. après le diable de père de Grangé voici la père taulard et écrivain, c’est un hasard tous ces fils qui écrivent sur leur père ?

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  2. Ta chronique est une petite merveille de douceur, Julie. Merci à toi pour le partage 🙏 😘

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  3. Ce livre a l’air vraiment touchant et intéressant, je le note. Bonne journée

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  4. Une belle chronique qui se termine par une jolie conclusion ! 🙂

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  5. Ton retour est très beau Julie ! Je découvre ce roman grâce à toi, merci 🙂📚

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  6. Contente que ce roman t’ait plu ☺️

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