Chronique d’un silence assourdissant : Ibn d’Asya Djoulaït


Je suis le fils juste le fils. Sa curiosité le pousse à chercher. Ibn dont l’équivalent hébreu est ben, entre dans la composition de nombreux noms propres au sens de « fils de… », « descendant de… ». Du verbe « bâtir, construire, former ». L’idée de filiation est associée à celle de création.

— Tu vois Maman, Tu vois ? C’est ça que j’dois faire, construire.


Cela fait plusieurs mois que j’ai envie de découvrir ce titre, dont j’avais partagé les premières lignes avec vous. Mais chaque livre a son moment, et c’est seulement ces derniers jours que je me suis enfin lancée. Je suis souvent attirée par des romans singuliers, aux thématiques particulières, et pour celui-ci, c’est avant tout le titre qui m’a interpellée.

Ibn est un mot que j’ai souvent entendu plus jeune, un mot qui signifie l’appartenance. Il veut dire « fils de » en arabe. Ibn, c’est d’abord sous cette appellation que nous faisons connaissance avec Issa, dont nous n’apprendrons le prénom que vers la fin, comme pour marquer un passage, une déchirure, une fin inéluctable.

Si Ibn perd ses repères avec la mort de sa mère, il a déjà fait l’expérience douloureuse de la perte à l’âge de six ans, lors du décès de son père. Mais cette disparition, bien qu’elle ait ancré en lui des souvenirs vivaces, n’est pas comparable à celle qu’il ressent en découvrant sa mère morte. Il refuse cette séparation, à la fois définitive spirituellement, mais aussi physiquement. Il refuse que le corps de sa mère soit rapatrié dans son pays d’origine, comme ce fut le cas pour son père. Il décide de garder le silence et d’organiser seul son enterrement, selon les rites de la religion musulmane.

Ibn connaît peu de choses de l’islam, qu’il pratique davantage par héritage, par transmission, par respect pour sa mère, sans en comprendre pleinement les fondements. Désormais, il doit l’habiter. Il doit faire « comme il faut », pour elle. Cette urgence transforme sa foi en refuge fragile, en espace de dialogue intérieur.

Au fil des pages, j’ai ressenti la douleur de la perte, la panique, le rejet, et je me suis mise dans la peau de cet adolescent de quinze ans dont la seule famille se trouve à plusieurs milliers de kilomètres. Comment faire face ? Je me suis imaginée mes enfants… Et c’est là toute la force de ce roman, qui transcende les barrières : chacun peut se projeter dans cette douleur.

Le récit se déroule sur quelques jours, du mardi au vendredi, et s’articule autour des cinq prières quotidiennes de l’islam, à des moments précis de la journée.
Ce choix narratif, particulièrement fort, installe un huis clos étouffant entre Issa, le corps de sa mère et Dieu, qu’il supplie et invective à la fois. La prière donne un rythme, un cadre, un langage de substitution. Issa parle à Dieu parce qu’il n’a plus personne à qui parler. Il cherche une présence là où tout est vide.

Le mot ibn, « fils de », prend ici une dimension à la fois intime et sociale. Issa est terrifié à l’idée de ne plus appartenir à aucune lignée. Dans une société qui peine à reconnaître certains de ses enfants, il redoute aussi d’être exclu d’une communauté musulmane qui pourrait bien être la dernière famille qu’il lui reste. Le roman parle ainsi de filiation, de foi, mais aussi de reconnaissance sociale : être vu, être nommé, être pleuré, ou pas.

L’autrice parsème son récit de recommandations filiales qu’Issa n’écoutait autrefois que d’une oreille distraite et qui, aujourd’hui, le raccrochent au vivant.

La plume d’Asya Djoulaït est sobre, tendue, portée par des mots simples. Elle se glisse dans la peau d’Issa et nous fait vivre son quotidien, ses peurs, ses espoirs, sa quête. Dans une langue accessible mais chargée de sens, capable de dire la panique, l’amour et l’égarement spirituel sans jamais forcer l’émotion, elle nous fait ressentir pleinement le désarroi de son personnage, ses pensées et ses souvenirs.

Ce qui frappe dans Ibn, c’est la manière dont Asya Djoulaït évoque la religion musulmane sans jamais tomber dans le discours théorique. L’islam y est vécu, transmis de façon imparfaite, traversé par des silences, des malentendus, des approximations. Il n’est ni idéalisé ni condamné : il est un héritage, avec tout ce que cela implique de poids et de projections. La question n’est pas « croire ou ne pas croire », mais comment croire quand on est seul, quand on est encore un enfant, quand on a peur de ne plus être le fils de quelqu’un.

L’idée même de l’intrigue éclaire cette dimension politique. Asya Djoulaït s’est inspirée d’une scène vécue dans sa salle de classe après l’assassinat de Samuel Paty, lorsqu’une élève lui confie : « Il n’y a pas eu de silence quand ma mère est morte », et qu’un camarade ajoute : « Y a pas d’silence pour les gens comme nous ». Cette phrase traverse Ibn de part en part. Le roman interroge ce silence imposé, ce deuil invisible, cette hiérarchie des vies et des morts.

Ibn est un roman profondément humain. Un livre sur le deuil, mais surtout sur l’amour filial, la transmission, et la difficulté d’être « fils de » quand les repères s’effondrent. C’est aussi un texte sur la foi, sa fragilité, loin des caricatures et des discours figés, et sur l’enfance confrontée trop tôt à l’absolue perte de sens.

Je remercie les Editions Grasset pour cette lecture.

Parution : 12 mars 2025 – Éditeur : Grasset – Pages : 272 – Genre : littérature française, deuil, religion, construction identitaire, transmission, héritage

Le grand maigre allongé sur le corps de sa mère s’appelle Issa et se surnomme Ibn, le fils de en arabe. Et depuis ce soir, Ibn est orphelin. Lorsqu’il est rentré de l’école, il a trouvé Leïla, inanimée, sur son tapis de prière. Après avoir essayé de la réveiller, il a compris. Et le souvenir du décès de son père neuf ans plus tôt l’a saisi ; le corps de Youssef avait dû être rapatrié « au pays ». Plus que tout, il craint qu’on veuille de nouveau lui voler le corps de son parent. Alors, comme Antigone, Ibn va se dresser contre la raison, la loi et la morale, et décider de n’avertir personne, de veiller seul sa mère et de l’enterrer lui-même, ici, à Montreuil, selon le rite musulman. Il connait peu la religion, Dieu, le sens des prières, mais sa mère y tenait. Il va devoir apprendre en un instant. Grandir en un éclair.
Du mardi au vendredi, de la découverte de sa mère sans vie à sa mise en terre, on va et vient avec lui du huis-clos troublant de leur appartement, où Ibn veille le corps de Leïla qui peu à peu se délite, au monde dehors, la Mosquée de Paris, les forums dédiés aux pratiquants ou chez Leroy Merlin, où il ira chercher conseils pour construire le mausolée qu’il rêve naïvement d’ériger pour elle. Chaque chapitre, écrit à l’os, s’ouvre par l’une des cinq prières quotidiennes qu’Ibn fait plus consciemment à mesure qu’il trouve en lui ce Dieu qu’il invective, craint, appelle, et va bâtir à sa manière pour combler le vide laissé par le décès de ses parents.
Un deuxième roman aussi troublant qu’inoubliable.


Ju lit Les Mots

– Blog littéraire – Chroniques littéraires – Co-fondatrice Prix des auteurs inconnus – Présidente Association REBOOT –



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Catégories :Contemporain, Grasset, Littérature française

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29 réponses

  1. Ta chronique est très belle Julie, et je comprends pourquoi tu t’es dirigée vers ce roman. En revanche, comme tu t’en doutes, rien dans ce texte ne m’attire (et en plus je n’ai pas besoin de m’imaginer sans enfant, c’est le cas).

    Par ailleurs, j’avoue ne pas comprendre/m’interroger quand l’auteure évoque la mort de Samuel Paty : « Après l’assassinat de Samuel Paty, lorsqu’une élève lui confie : « Il n’y a pas eu de silence quand ma mère est morte », et qu’un camarade ajoute : « Y a pas d’silence pour les gens comme nous » ». Je dois avouer que je trouve ça un peu inconvenant de sa part (à l’auteure) il n’y a pour moi aucun rapport entre un assassinat au nom de l’obscurantisme et une mort naturelle ? ou peut-être ai-je mal compris ?

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  2. Avatar de ducotedechezcyan

    ça a l’air d’un livre touchant sur la perte d’un être cher, mais j’avoue que c’est un sujet trop difficile pour moi, même si le point de vue semble intéressant. J’ai aimé lire ton billet, par contre 😉

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  3. J’ai été choquée par la même phrase de Céline, c’est bizarre que l’enfant ne sache pas faire de différence entre la mort intime qui touche la personne et le crime terroriste qui touche une nation dans ses principes les plus fondamentaux .

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    • Je comprends que cette phrase puisse choquer et elle l’est. Mais peut-être que la société a échoué à considérer ces enfants comme faisant partie d’elle et qu’ils se sentent rejetés. Donc non considérés, ignorés, effacés…

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  4. Merci Julie pour ta très belle chronique. Le sujet est délicat, douloureux et pas pour moi pour l’instant.

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  5. Jolie chronique toute en douceur une fois de plus 🤗. Jamais entendu ce terme « ibn » de mon côté. Merci à toi Julie pour le partage 🙏 😘

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  6. Merci Google. Ibn ne me disait rien, ben, oui. Me coucherai moins bête ce soir, 😉🥰

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  7. Et moi qui voulais rester sobre et ne pas ajouter des livres… bardaf, ta chronique est là ! Allez, on ne sait jamais, un jour, j’aurai peut-être le temps 😉

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  8. Quelle belle chronique ! J’avoue méconnaître la religion musulmane. Ce roman a l’air très instructif et surtout très émouvant. Ce fils qui perd sa mère et souhaite l’enterrer selon les préceptes musulmans. Merci Julie pour ce retour très riche. Bon weekend à toi 🙂

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  9. Tu parles très bien de ce livre qui ne me tente pas du tout. Je trouve aussi la comparaison choquante, ça prouve que ces gamins n’ont rien compris aux enjeux. On ne peut pas comparer une mort naturelle, même si elle est très dure pour les proches et un crime terroriste. Bon dimanche

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  10. Ta chronique m’a touchée Julie. Je sens que c’est un roman qui me plairait beaucoup.

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  11. Je trouve ton avis très beau malgré l’âpreté du sujet. Cette question de la foi et de la croyance ne me parle pas, par contre, cette question du deuil si universel doit rendre la lecture poignante.

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