Chronique d’une Amérique hantée : Nous serons tempête Jesmyn Ward


Tandis que je planais au-dessus des champs dans mon rêve, puisque, de même qu’Aza, je voyais tout, j’ai vu le désespoir qui rongeaient ceux qui rampaient entre les cannes à sucre et dans cette autre ruche qu’est la maison. Mais j’ai aussi vu une artère verte qui traversait le centre de chaque homme, de chaque femme et de chaque enfant : une artère qui trouverait la force de fleurir.


Nous serons tempête de Jesmyn Ward est un roman qui se mérite. Je m’en suis rendue compte lors de ma première tentative de lecture, en septembre dernier. À ce moment-là, j’ai eu le sentiment de tourner en rond, de n’effleurer le récit que partiellement, sans réussir à m’y ancrer vraiment. La plume me semblait dense, presque opaque, et l’intrigue glissait sans que je parvienne à entrer pleinement dans son rythme. J’ai refermé le livre avec l’impression d’être restée à la surface.

Je m’y suis replongée en janvier, quelques mois plus tard, et l’expérience a été radicalement différente. Le moment était sans doute plus propice. Cette fois, le roman m’a happé. Ce qui me paraissait confus lors de la première lecture s’est mis à résonner : la lenteur, la répétition, la circulation entre les voix et les souvenirs ne formaient plus un obstacle, mais une matière poétique et profondément cohérente. Nous serons tempête est un texte qui demande disponibilité et attention.

Les personnages incarnent une mémoire collective, celle d’un Sud hanté par le racisme, la violence et l’injustice.

Ce qui m’a frappé lors de cette seconde lecture, c’est la manière dont l’auteure tisse le réalisme le plus brutal avec une dimension presque mystique. La colère traverse le roman de part en part, mais elle n’est jamais spectaculaire. Elle est sourde, héritée, transmise.

La plume de Jesmyn Ward est dense, sensorielle, presque charnelle. Elle oblige le lecteur à ralentir, à se laisser porter par les images, les sensations, les silences. Là où j’avais d’abord perçu une forme de stagnation, j’ai compris qu’il s’agissait d’un mouvement presque incantatoire, qui épouse le poids de l’Histoire et des traumatismes d’Annis.

Nous serons tempête est un roman exigeant, parfois éprouvant. Il raconte la survie, la transmission, la difficulté d’aimer et de grandir dans un monde qui n’a pas été conçu pour vous protéger. Cette seconde lecture m’a rappelée une chose essentielle : certains livres ne se livrent qu’au bon moment.

J’ai refermé Nous serons tempête, consciente d’avoir traversé une œuvre dense et poétique, qui parle autant de colère que de dignité. Un roman qui laisse une empreinte durable.

Je remercie les éditions Belfond pour cette lecture.

Parution : 21 août 2025  – Éditeur : Belfond – Traduction : Charles Recoursé – Pages : 240 – Genre :  Littérature américaine, esclavage, ségrégation, Afro-américains

Après six ans d’attente, Jesmyn Ward, seule femme double lauréate du National Book Award, est de retour avec un roman puissant et lyrique qui nous plonge au cœur de la tragédie de l’esclavage.

Annis est encore une enfant quand sa mère est vendue à un autre propriétaire. Et n’est guère plus âgée quand son maître, qui est aussi l’homme qui a violé sa mère, se débarrasse d’elle avec d’autres esclaves.
Lors de leur terrible marche vers les plantations de La Nouvelle-Orléans, Annis tente de se raccrocher à la vie et aux enseignements de sa mère : se battre, toujours, avec les armes et les sagesses qu’elle lui a transmises. Avec la mémoire aussi, celle de ces femmes qui, avant d’être arrachées à leur terre, ont été les guerrières des rois du Dahomey. Et avec la seule force qui lui reste, sa connaissance des plantes, des abeilles, de cette nature qui semble si hostile aux yeux des Blancs et qui pourtant est nourricière pour qui l’honore.
Et puis, quand Annis se sent sombrer, elle peut encore implorer Aza, l’esprit de sa grand-mère, capable de faire gronder l’orage et tomber la pluie. Celle qui, quand la faim et la douleur se font trop fortes, lui murmure qu’un jour, elle et ses frères et sœurs de malheur seront tempête…

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (du 12 juillet 2025 au 11 juillet 2026)Challenge American Year – The Cannibal Lecteur (Du 16 Novembre 2025 Au 15 Novembre 2026)Challenge African American History Month chez Enna


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Catégories :Belfond, Challenge An American Year, Challenge Polars et Thrillers, Littérature américaine, Thrillers/Polars

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49 réponses

  1. C’est fou comme le moment choisi pour lire peut tout changer !

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  2. Quelle magnifique chronique sur cette relecture ! Comme quoi trouver le bon moment pour être confronté à un texte est parfois important. Ici tu nous livres à ton tour une chronique vibrante de ce que la transmission par héritage de cette colère t’a fait ressentir à ton tour. Merci ❤️

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  3. Avatar de ducotedechezcyan

    Justement je venais de répondre à ton message et de dire que j’avais hâte de lire cet avis ^^
    ça m’inquiète un peu quand tu dis « Nous serons tempête est un texte qui demande disponibilité et attention. » vu l’état d’esprit dans lequel je suis en ce moment ^^ Mais qui sait, c’est peut-être le genre de livre qu’il me faut pour sortir de mon marasme!

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  4. Je connais bien ce phénomène du livre qu’on commence plusieurs fois, et parfois un deuxième ou troisième essai on comprend et on adopte le livre.

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  5. Comme je te l’ai indiqué sur Babelio, lorsque j’ai lu ce roman, je suis restée à la surface aussi, incapable que j’étais d’entrer dans ce récit. Non, je n’ai pas retenté le coup, comme toi et je ne le ferai pas. Pas le temps et je ne pense pas que j’arriverais à l’apprécier à la seconde lecture.
    Mais je suis contente que de ton côté, tu ais pu y entrer, enfin ! 😉

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  6. Merci Julie pour ton retour sincère et fort. Je l’ai repéré bien sûr mais pas certaine de me lancer dans l’aventure. Même si je reste persuadée que ce genre de lecture est nécessaire ! Merci à toi 🥰

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  7. Quelle belle chronique encore une fois. C’est vrai que parfois, on a rendez vous avec un livre (manqué) (ou pas). Tu as bien fait de persévérer. Merci à toi pour le partage 🙏 😘

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  8. J’aime beaucoup Jesmyn Ward et j’espère vraiment réussir à y trouver ce que tu as aimé dès ma première lecture 😉 Merci de ta participation!

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  9. Bravo pour avoir repris le livre ! Si je n’adhère pas dès le début et que je décide d’abandonner (ce qui est très rare), je ne reviens jamais dessus normalement (exception faite du Bruit et de la fureur de Faulkner). Et finalement, tu as été bien récompensée d’avoir persévéré.:)

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  10. J’aime beaucoup la littérature américaine, mais ce livre n’est pas pour moi, trop difficile. Bon dimanche

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  11. J’adore Jesmyn Ward et ce roman je l’ai dévoré. Elle a une écriture si riche. Parfois, la rencontre avec un livre ne se fait pas du premier coup. Et puis on le reprend et là on l’apprécie. Merci pour ce beau retour Julie 🙂

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  12. Je ne suis pas sûre de vouloir relire cette auteure, Le chant des revenants m’a laissée un sentiment mitigé, notamment en raison d’un aspect surnaturel qui m’a « sortie » du récit.. aussi, je me méfie de la « mention «  »dimension presque mystique » de celui-là…

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  13. j’ai ce roman dans ma WL audio, mais je vais attendre d’être dans de bonnes conditions pour le lire.

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  14. De l’auteure, j’avais aimé Le sang des innocents, et son ambiance si particulière.

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  15. Je ne savais pas que tu avais re-tenté l’expérience avec ce roman ; j’étais restée sur ta première impression, dont nous avions discuté. Tant mieux, si cette deuxième lecture s’est mieux déroulée

    Merci Julie pour ce beau partage 🥰, même si je ne pense pas que cela me décide à lire ce roman qui n’est pas pour moi !

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  16. Avatar de je lis je blogue

    tu as bien fait d’insister ! Je ne sais pas si je pourrais faire preuve d’autant d’abnégation…

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  17. C’est toujours amusant de voir la différence de perception d’un livre d’une personne à l’autre.

    Enna et toi parlez d’une lecture exigeante. Moi je me suis juste laissée porter par la beauté et la poésie de ce texte. On dirait presque un conte.

    J’ai adoré cette histoire (même si elle est terrible ! !) et j’adore la plume et la façon de raconter de Jesmyn Ward.

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    • Oui je suis toujours surprise des avis et ressentis différents. Je trouve ça d’ailleurs très intéressent et cela démontre que nous ne sommes pas encore formatés…
      Je pense qu’il faut à la base aimer ce genre un peu hypnotique et se laisser porter demande un certain état d’esprit. Ce genre de lecture doit être réservé à des moments où on se sent bien, si non on n’arrive pas à s’immerger.
      J’ai aimé aussi, mais à la deuxième tentative, la première je n »étais pas en état de lire ce genre de texte. Chaque livre a son moment 🙂

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