Les résidents de la pension pour retraités du New Rosemont avaient épluché la une du Beaumont Journal ou regardé les infos du soir sur la 4 – et rapporté la grande nouvelle à ceux qui ne la connaissaient pas. Mlle Delpha Wade, occupante de la chambre 221, à l’étage, avait tué un homme pour se défendre, et d’après un étonnant paragraphe un peu plus bas dans l’article, elle n’en était pas à son coup d’essai. Parfaitement : lorsqu’elle avait pénétré dans leur salon au printemps dernier, elle sortait tout droit de la prison pour femmes de Gatesville ! Il y avait eu des airs consternés et des regards torves, des claquements de langue réprobateurs et des mâchoires décrochées sous des dentiers tachés de café.

Premier roman de Lisa Sandlin Les Samaritains du Bayou est un roman qui prend le temps d’installer son intrigue mais aussi de convaincre, pour finalement être séduit par la manière très particulière de traiter une enquête. Dès les premières pages, le livre se distingue par son point de départ : Delpha Wade sort de prison après quatorze ans d’incarcération pour avoir tué l’un de ses deux violeurs. En 1973, dans une petite ville du Texas, cette liberté retrouvée n’a rien d’un recommencement facile. Personne n’attend une ex-taularde, encore moins une femme marquée par une telle histoire.
C’est pourtant dans ce contexte peu prometteur que Delpha trouve un point d’ancrage inattendu : le bureau de Tom Phelan, détective privé débutant, Cajun un peu désabusé, loin des figures classiques du privé charismatique. Très vite, leur relation professionnelle se met en place avec une évidence. Delpha n’a pas l’intention d’être une simple assistante. Le duo fonctionne à merveille, sans trop en faire, dans une complémentarité naturelle qui donne une singularité au récit. Pas de drague lourde, de récits trop personnels, ni de courses poursuite. C’est simple, ça s’imbrique parfaitement et ça change de ce qu’on peut lire.

L’enquête, ou plutôt les enquêtes, servent surtout de toile de fond. Fugueurs, maris infidèles, petits mensonges et grandes détresses : Sandlin s’intéresse davantage aux laissés-pour-compte qu’aux affaires spectaculaires. Cette approche donne au roman une dimension profondément humaine. On parcourt le bayou non pour résoudre un grand mystère, mais pour réparer ce qui peut encore l’être, parfois modestement, parfois maladroitement. C’est aussi l’occasion pour l’auteure d’aborder, des sujets de société de l’Amérique profonde, dans ces ces années 70, qu’on a tendance à idéaliser par la petite lucarne, ou encore la vie carcérale féminine et le retour à la vie civile. Deux sujets peu abordés pourtant l’auteur en fait un récit glaçant en toile de fond et c’est franchement très intéressant.
Une certaine tension devient palpable au fur et à mesure, car Delpha a la certitude que son second violeur est toujours en liberté. Cette menace diffuse traverse le roman, sans jamais prendre le dessus et ajoute une profondeur psychologique au personnage et empêche le récit de s’installer dans un confort trop prévisible.
L’écriture de Lisa Sandlin est sobre, précise, sans effets inutiles. Elle ne cherche pas à en faire trop, et c’est justement cette retenue qui rend le texte si efficace. Le Texas des années 1970 est rendu avec une justesse remarquable, dans ses paysages, ses rapports sociaux, sa violence sourde. On sent un regard attentif porté aux marginalisés, aux trajectoires cabossées, aux existences que la littérature policière éclaire trop rarement.
Les Samaritains du Bayou est un très bon roman, original dans sa forme et dans son ton. Il ne cherche pas à réinventer le polar, mais il en propose une version plus humaine, plus attentive, plus singulière. Une lecture qui change agréablement de ce que l’on trouve souvent dans le genre, et qui donne envie de suivre encore longtemps Delpha Wade et Tom Phelan sur les routes du bayou.
Je remercie les éditions Belfond pour cette lecture.
Parution : 2 septembre 2021 – Éditeur : Belfond – Pages : 333 – Genre : Littérature américaine, thriller, polar, policier
Puisant dans l’atmosphère envoûtante du Vieux Sud, Lisa Sandlin tisse un premier roman noir tendu, poétique, habité de personnages aussi complexes qu’émouvants. Une pépite récompensée par le Dashiell Hammett Prize et le Shamus Award, les plus hautes distinctions de la littérature suspense américaine.
Après quatorze ans passés derrière les barreaux pour avoir mis en pièces l’un de ses deux violeurs, Delpha Wade retrouve enfin le chemin de la liberté. Mais rien ni personne n’attend une ex-taularde, a fortiori en 1973, dans une petite ville du fin fond du Texas.
Le bureau du privé Tom Phelan, un Cajun débonnaire en reconversion professionnelle, est un point de chute inespéré pour Delpha. Avec sa discrétion et son sérieux, la jeune femme devient vite une secrétaire indispensable au détective néophyte.
Ensemble, ils parcourent le bayou pour traquer les fugueurs, les menteurs, les maris infidèles, réparer les âmes cabossées, soigner les laissés-pour-compte. Un duo de choc, détonnant et pourtant complémentaire.
Mais sous la carapace, un feu gronde en Delpha, le besoin dévorant de se venger de son second violeur qui court toujours. Un homme dont elle est convaincue qu’il est là, tout proche. Et qu’il la guette…
Dashiell Hammett Prize 2015


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Catégories :Belfond, Challenge An American Year, Challenge Polars et Thrillers, Littérature américaine, Thrillers/Polars

Chronique d’une Amérique hantée : Nous serons tempête Jesmyn Ward
Ca pourrait me plaire ! Le fait qu’on ne soit pas dans le cliché des enquêtes spectaculaires est un gros plus !
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J’espère qu’il te plaira 🙂 Effectivement ici point d’enquête spectaculaire 🙂
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Je me souviens de ce roman que j’ai vu passer à plusieurs reprises ! Il y a une suite non ?
Merci pour ce retour Julie
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