Ce qu’il restera d’eux de Eloïse Cohen de Timary


Le goyavier miraculeux fut déplanté et emballé avec soin. Il traversa l’océan Atlantique, essuya tempêtes et orages, et fut replanté à quelque 7 000 kilomètres de là, dans un petit jardin de Tunis situé à l’arrière de l’immeuble où les Dormoy s’étaient installés à leur arrivée. Raoul s’était sérieusement demandé si l’arbre, habitué à sa terre de volcans, de mangroves et d’alizés, s’accoutumerait à ce sol de petits cailloux secs, d’oliviers et de coquelicots. Mais le goyavier ne fut pas contrariant. Il prit racine et poussa ; d’abord timidement, il est vrai, puis avec plus de vigueur et de force à mesure que son écorce croissait et s’épaississait sous les auspices du soleil méditerranéen. Le goyavier s’habitua à la terre et au vent, à ce vent tiède chargé de sable du Sahara, et au bout de quelques saisons, sans que cela ne surprenne personne, on put y cueillir de gros fruits verts cabossés au moins aussi sucrés qu’une datte.


Ce qu’il restera d’eux est une fresque familiale, à la fois profondément ancrée dans l’histoire du XXᵉ siècle et attentive à la manière dont les vies s’entrelacent au fil du temps. Le roman suit le destin d’une famille depuis la Tunisie en 1942, jusqu’à l’indépendance de celle-ci, offrant une perspective intime sur des événements historiques majeurs.

Au centre du récit, Anne Dormoy, l’une des premières femmes médecins du pays, incarne à elle seule cette tension entre engagement professionnel et douleur personnelle. Passionnée et dévouée à ses patients, elle porte en elle une blessure secrète : l’absence de son fils aîné, longtemps révolté par la société coloniale et éloigné de la famille. Sa réapparition, au moment où la guerre en Afrique du Nord prend un tournant profond, est le point de départ d’une dynamique familiale fragile et bouleversée.

Ce roman est d’abord une histoire familiale aux prises avec l’Histoire. On y voit des amours contrariées, des désillusions, des exils intérieurs et géographiques, et chacun des membres de cette famille doit trouver sa propre voie dans un monde qui leur échappe. La tension entre les aspirations individuelles et les contraintes sociales, politiques et historiques donne au récit une densité palpable.

Personnellement, ce qui m’a touché, c’est la manière dont le récit évoque les traces invisibles que laissent nos vies derrière nous. L’auteure ne se contente pas de raconter une succession d’événements, elle explore ce que les personnages gardent en eux, ce qui les hante ou les pousse à avancer. La lumière de la Méditerranée, la beauté des paysages, et parfois la mélancolie qui les accompagne, donnent à l’ensemble une tonalité particulière, à la fois tendre et profonde.

La structure du roman, qui alterne les points de vue et les générations, peut demander un peu d’attention. À certains moments, j’ai senti que la multiplicité des personnages rendait l’attachement plus diffus. Mais ce mouvement polyphonique reflète bien ce que l’auteure souhaite mettre en avant, montrer comment l’Histoire tisse ses propres liens avec des histoires personnelles.

La plume de Cohen de Timary est sensible, réfléchie, elle laisse les émotions s’installer, sans les forcer, et c’est sans doute ce qui donne au roman sa force tranquille. Elle nous invite à nous souvenir, à regarder ce qui persiste malgré les ruptures, les départs et les retours.

Ce qu’il restera d’eux mêle habilement le contexte historique de la Tunisie coloniale et de son indépendance à une exploration intime des liens familiaux.

Une lecture riche, sensible et stimulante pour tous ceux qui aiment les récits qui font résonner l’Histoire avec les vies ordinaires.

Je remercie les éditions JC Lattès pour cette lecture.

Parution : 2 octobre 2024 – Éditeur : JC Lattès – Pages : 336 – Genre : Littérature française, roman historique, Seconde Guerre Mondiale, Tunisie

Tunis, 1942. Anne Dormoy est l’une des premières femmes médecins du pays. Passionnée, dévouée à ses patients, elle vit pourtant avec une blessure secrète : son fils aîné, révolté contre la société coloniale, a rompu avec sa famille depuis des années. Un soir d’été, alors que la guerre prend un tour nouveau en Afrique du Nord, il réapparaît.
Cette fresque foisonnante et sensible, qui s’étend jusqu’à l’indépendance du pays, retrace le destin d’une famille prise dans la tourmente de l’Histoire. Amours contrariées, désillusions, tempêtes de l’exil : Anne et les siens devront chacun trouver leur chemin dans un monde qui leur échappe.
Traversé par la lumière et la beauté de la Méditerranée, ce roman est aussi une ode aux récits qu’on se raconte pour préserver la mémoire de nos vies.



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Catégories :Contemporain, Historique, J.C. Lattès, Littérature française

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38 réponses

  1. J’ai beaucoup aimé l’extrait que tu as mis sur le goyavier, c’est très beau. Tout comme ta chronique 😍, je comprends pourquoi tu as lu ce livre 😉.

    Merci Julie

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  2. Je connais fort mal l’histoire de la Tunisie comme celle de tout le continent africain mais pris par le biais d’une histoire de famille je me dis que ça pourrait le faire.
    Merci pour cette belle découverte Julie.

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  3. Pas pour moi, mais j’ai une amie qui adorerait !

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  4. Avatar de ducotedechezcyan

    Je ne connais presque rien de ce contexte historique, ça peut être un bon moyen d’y remédier 🙂

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  5. Avatar de je lis je blogue

    Je ne connais pas grand chose de l’histoire de la Tunisie et j’aime bien les fresques familiales. Si je croise le livre à la bibli, je l’emprunterais peut-être.

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    • L’histoire du pays est assez riche de l’empire romain au protectorat français. Lors de la décolonisation des figures emblématiques émergent. C’est une fresque intéressante sur fond historique d’un pays peu exploité en littérature. Si tu le trouve je te le conseille 😉

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  6. Quelle merveille encore une fois 😍. Merci à toi Julie pour le partage 🙏 😘

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  7. Je fais partie des lectrices qui aiment les récits qui font résonner l’Histoire avec les vies ordinaires, donc je le mets sur ma liste .

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  8. La structure et la profusion de personnages me fait un peu peur, mais le contexte est intéressant. J’essaierai avec un emprunt en bib.

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  9. Je ne connais pas du tout ce pays, je le note. Bon week end

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  10. Un roman plus que tentant, mais j’en ai trop à lire. Dommage…

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  11. Le contexte historique de la Seconde Guerre mondiale m’attire, en plus de ce que tu nous en dis si bien. Merci Julie, bon weekend à toi 🙂

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  12. Le genre de récit qui me procure de l’émotion.

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  13. Je me le suis noté car ta chronique me donne très envie de le lire… Je connais peu ou rien pour être honnête de l’histoire de la Tunisie et ce livre me paraît une bonne introduction ! Merci pour la découverte Julie ! 🙂

    Aimé par 1 personne

  14. J’aime les récits qui font résonner l’Histoire et les vies ordinaires. Je note.

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