Adieu Tanger de Salma El Moumni


Alors qu’il parlait, une connaissance te fixait, te demandant silencieusement s’il fallait intervenir, si l’inconnu t’embêtait. Tu t’étais contentée de secouer la tête, giflée par le constat qu’un Arabe défiguré par une cicatrice était nécessairement vu comme plus hostile que Quentin et ses yeux bleus.


A l’occasion de la sortie du deuxième roman de Salma El Moumni, j’avais envie de vous parler d’Adieu Tanger, un premier roman direct, incisif, qui s’attaque à la question du regard porté sur le corps féminin. Une lecture que j’ai trouvée agréable, fluide, mais surtout marquante par les thèmes qu’elle aborde sans détour.

Le roman suit Alia, lycéenne à Tanger, qui prend peu à peu conscience de son corps et réalise que celui-ci lui échappe dans l’espace public. Chaque rue devient un lieu d’exposition : regards insistants, remarques, sifflements. Ce qui est frappant, c’est la banalité de cette violence. Elle est intégrée, presque normalisée, au point que les adultes, ses parents notamment, lui conseillent simplement de se faire plus discrète. Se cacher plutôt que questionner.

J’ai retrouvé un peu ce genre de thématique et d’approche dans le livre de Rim Battal et notamment cette phrase qui m’est revenue en mémoire : « Pour mes parents, le monde extérieur était peuplé de violeurs et, pire encore, d’amants pressés, d’hommes jeunes et moins jeunes qui pourraient souiller les corps de leurs petites filles. Les salles de cinéma étaient un sombre bois de mains baladeuses et de doigts sans scrupules prêts à se glisser dans les interstices les plus redoutables. Nous n’avions pas le droit de dormir chez des amies non plus si celles-ci avaient des frères de plus de six ans. Pour notre sécurité, nous étions captives comme toutes les filles de notre âge, condamnées à regarder avec envie nos camarades de classe et autres garçons du quartier s’attarder dans la rue au retour des cours, rire en bande en mangeant des pépites de tournesol sous les lampadaires qui s’allumaient en clignant de l’œil dès la tombée de la nuit. » Salma El Moumni aurait pu faire dire cette même phrase à son personnage. Je ne sais pas ce qui fait que le corps des femmes, soit aussi exposé, aussi décortiqué, exploité, mais, il est vrai que le corps des femmes, est un vrai sujet de sociétés dont les hommes se sont approprié l’avenir, le devenir, sans que la femme n’ait son mot à dire, ou si peu. Les hommes ont tellement peur de leurs désirs qu’ils préfèrent soit asservir la femme et en faire un objet sexuel, soit ne plus la voir et effacer les femmes.

Alia refuse cette invisibilité. Et c’est là que le roman devient particulièrement intéressant : au lieu de se détourner de ce regard, elle décide de le comprendre. Elle se photographie, observe son propre corps, tente de se réapproprier ce qui lui est confisqué. Cette démarche, à la fois intime et risquée, ouvre une réflexion forte sur le désir, sur la construction du regard, et sur la manière dont une jeune fille, tente d’exister dans un espace qui la réduit.

La relation avec Quentin, expatrié français, vient complexifier encore ce rapport. Ce qui aurait pu être une forme d’émancipation se transforme en piège. Le basculement est brutal mais crédible : en refusant, Alia perd le contrôle de son image, exposée sur internet. Le corps qu’elle cherchait à comprendre devient un outil de domination. Le roman met ici en lumière une violence très contemporaine, celle de la diffusion et de la dépossession numérique.

La question juridique et sociale renforce cette tension. L’article 483 du Code pénal marocain, évoqué dans le roman, vient rappeler que le corps féminin est aussi un enjeu politique. Ce n’est plus seulement une histoire individuelle : c’est un système qui contraint, qui punit, qui enferme.

L’exil à Lyon marque une seconde rupture. Mais là encore, la liberté espérée est relative. Alia change de regard, mais ne s’en libère pas. Elle devient « une Arabe » aux yeux des autres, réduite à une autre forme d’identité imposée. Le roman montre bien que quitter un pays ne signifie pas échapper aux assignations, elles se transforment, mais persistent.

Ce qui m’a plu, c’est la manière dont Salma El Moumni traite ces sujets avec une écriture fluide, accessible, sans alourdir le propos. La plume est directe, parfois presque tranchante, mais elle garde une certaine efficacité. La lecture est agréable, malgré la dureté des thèmes.

On pourrait parfois attendre davantage de nuances ou de développement dans certains passages, mais le roman assume une forme d’urgence, de manière quasi frontale. Et c’est sans doute ce qui fait sa force.

Adieu Tanger est un texte qui interroge profondément le regard masculin, le contrôle du corps féminin, mais aussi le déplacement des identités entre deux cultures. Un premier roman percutant, qui, sous une apparente simplicité, soulève des questions essentielles.


Parution : 30 août 2023 – Éditeur : Belfond – Pages : 180 – Genre : Littérature marocaine, critique sociale, portrait de femme

Alia est lycéenne et habite Tanger. Chaque jour, elle remarque que son corps dérange dans les rues qu’elle emprunte – elle est déshabillée du regard, sifflée, suivie. Ses parents croient la protéger en lui conseillant d’être plus discrète, or l’adolescente refuse cette injonction à l’invisibilité et veut comprendre les raisons du désir masculin. Alors, elle se prend en photo, dans le secret illusoire de sa chambre. Dans les bras de Quentin, un expatrié français de sa classe, elle découvre un monde de privilèges, mais où sa liberté est finalement restreinte. Parce qu’elle s’est refusée à lui, ses photos se retrouvent sur Internet. Coupable d’outrage à la pudeur malgré elle, Alia doit fuir son pays. Sans savoir si elle reverra un jour Tanger, elle s’installe à Lyon, pensant être enfin à l’abri. Jusqu’à ce que son passé finisse par la rattraper.



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Catégories :Belfond, Littérature polonaise, Romans noirs

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4 réponses

  1. un livre intéressant , sur le regard des autres et le corps féminin qui dans certains pays se cache sous le niqab.

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  2. C’est quand même un monde de devoir se cacher parce que l’on est une femme et donc une proie. Je me souviens que plus jeune, j’avais fait remarquer que c’était pénible de se faire siffler, on m’avait répondu, ben quoi, on ne te jette pas des pierres. 🙄 Y’a un moment où les femmes en viendront à trouver leurs propres armes pour défendre leurs filles, et ce sera tant mieux.
    Merci à toi pour le partage de la chronique 🙏 😘. Des bisous ma Julie 🥰

    Aimé par 1 personne

    • Il serait temps que les femmes disent non… Pourtant, c’est l’inverse que l’on constate. Beaucoup femmes prennent un retour en arrière avec l’homme qui domine, elles au foyers… Et elles donnt une image glamour de l’extrême droite. Finalement, ces femmes oublient tout ce que les autres ont fait pour des droits jamais acquis….
      Merci ma Lulu de ton gentil message 😘
      Bisous tout plein 😍

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