Toutes les époques sont dégueulasses de Laure Murat


Car éliminer ce qui gêne aujourd’hui au motif que cela nous offense, c’est priver les opprimés de l’histoire de leur oppression. Faite de James Bond un féministe ou seulement un homme respectueux des femmes et, dans cinquante ans, on ne comprendra plus rien à l’histoire de la misogynie ordinaire dans les années cinquante.


Faut-il nettoyer les classiques ? Laure Murat face aux œuvres qui dérangent…

La formule, Toutes les époques sont dégueulasses empruntée à Antonin Artaud, sert à Laure Murat de point de départ pour interroger l’un des débats les plus sensibles de notre époque : que faire des œuvres du passé lorsqu’elles contiennent du racisme, du sexisme, de l’homophobie ou des représentations devenues aujourd’hui inacceptables ?

Depuis plusieurs années, les polémiques se multiplient autour de la réédition de textes jugés problématiques : Agatha Christie, Ian Fleming, Roald Dahl, Hergé… Faut-il modifier certains mots ? Prévenir le lecteur ? Ajouter des notes ? Réécrire ? Censurer ? Laure Murat ne choisit pas de camp, elle tente plutôt de nous éclairer.

Elle distingue réécriture et récriture et si la base qu’elle pose semble floue, son explication et analyse est assez claire et très intéressante. La réécriture relève de la création : un écrivain reprend une œuvre pour la transformer, la déplacer, la contredire, lui donner une autre voix. La récriture, elle, consiste à modifier un texte existant pour le rendre conforme aux sensibilités contemporaines, souvent en supprimant ou en remplaçant des termes jugés offensants. Cette distinction est centrale et permet à Laure Murat de clarifier un débat souvent brouillé.

« La force d’un livre réside parfois dans sa capacité à nous faire horreur tout en nous fascinant par sa forme. »

Pour elle, le problème n’est pas de reconnaître que certaines œuvres sont traversées par des violences idéologiques. Au contraire : il faut les voir, les nommer, les analyser. Mais les effacer du texte peut produire l’effet inverse de celui recherché. En édulcorant une œuvre, on risque de masquer les préjugés d’une époque, donc de rendre plus difficile leur compréhension. Dans un entretien, Laure Murat résume cette idée de manière précise : édulcorer un texte peut aboutir à un « mensonge historique » et priver les opprimés de la mémoire de leur oppression.

Cette position est intéressante parce qu’elle échappe au réflexe réactionnaire autant qu’au réflexe purificateur. Murat ne dit pas : « Ne touchons jamais aux classiques, ils sont sacrés. » Elle ne dit pas non plus : « Rendons-les propres pour qu’ils soient lisibles aujourd’hui. » Elle propose une troisième voie : lire plus activement, contextualiser plus honnêtement, accepter que les œuvres soient parfois inconfortables.

Elle aborde également un autre aspect, souvent ignoré, de manière inconsciente des lecteurs mais bien consciente de ceux qui font commerce du livre. La dimension économique de ces opérations de « nettoyage », qu’elle perçoit comme une stratégie commerciale, tendent à vouloir rendre des œuvres plus acceptables pour continuer à les vendre, les adapter, les exploiter. Les exemples de Roald Dahl, Ian Fleming ou Agatha Christie ne sont pas anodins, il s’agit d’auteurs populaires, liés à des droits importants, à des adaptations audiovisuelles, à des marques culturelles puissantes.

« On pourrait de la même façon s’interroger sur les choix qui ont présidé aux édulcorations dans les textes de Roald Dahl, officiellement pour « protéger les enfants », lesquels jubilent à ses histoires macabres. Si on veut protéger les enfants, il y a plus efficace que de les priver de la férocité de Roald Dahl : c’est par exemple de leur épargner la nullité confondante de la télévision, la violence de la pornographie sur internet et les vidéos de décapitation sur facebook – où l’origine du monde de Courbet est, en revanche, floutée. Au lieu de cela, il a paru plus urgent aux ayants droit de Roald Dahl d’autoriser l’éditeur Puffin Books de supprimer dans l’œuvre du génial auteur de Matilda les mots « mad » (fou), « fat » (gros) ou « ugly » (laid) jugés insultants. Augustus Gloop de Charlie et la chocolaterie n’est plus « enormously fat » mais désormais réduit à être seulement « enormous » (?).« 

C’est exclusivement pour conserver leur valeur lucrative que les éditeurs ont procédé à [d]es nettoyages approximatifs, avant que les héros canoniques comme Miss Marple ou James Bond, notoirement racistes et sexistes, ne deviennent complètement ringards. Et ce n’est évidemment pas un hasard si les œuvres de Roald Dahl ont été récrites juste avant la vente massive des droits à Netflix.
Autrement dit, et j’aimerais insister sur ce point, ce que la doxa attribue à longueur d’articles et de tribunes indignées à la « police de la pensée », à la « censure woke », à cette « moraline » héritée du « puritanisme américain », toute cette soupe que l’on nous sert sur toutes les radios et dans les débats télévisés, n’est rien d’autre que le pur produit du cynisme de I’économie néolibérale. L’erreur fatale de la gauche bien intentionnée et authentiquement antiraciste est de tomber dans ce piège pervers, qui voudrait faire passer pour des améliorations, voire une modernisation de la lecture, de vulgaires trucages intéressés, motivés par l’appât du gain.

C’est là que l’essai devient particulièrement incisif. La récriture n’est pas seulement une affaire de morale ou de sensibilité, elle touche aussi au marché du livre, à la circulation mondiale des œuvres, à la peur des éditeurs de perdre des lecteurs. Laure Murat suggère que l’indignation peut parfois être récupérée par le capitalisme culturel, qui transforme la vertu en argument de vente.

Cette analyse donne de l’épaisseur au débat. Elle évite de réduire la question à une opposition caricaturale entre « wokisme » et « liberté d’expression ». Le vrai sujet est peut-être dans la manière dont l’industrie culturelle gère les œuvres anciennes comme des produits qu’il faudrait adapter aux attentes du consommateur contemporain.

En 80 pages, Laure Murat parvient à poser des distinctions utiles, à formuler une pensée nuancée et à ouvrir plusieurs pistes de réflexion. L’essai ne s’égare pas dans le jargon alambiqué, elle cherche à rendre son propos claire et accessible et c’est ce qui le rend plaisant à lire.

Sur un sujet aussi clivant, l’autrice évite les facilités. Elle reconnaît la légitimité des sensibilités contemporaines face aux mots racistes ou sexistes, mais refuse que cette légitimité conduise à une falsification du passé. Elle ne défend pas les textes problématiques parce qu’ils seraient intouchables ; elle défend la possibilité de les lire de manière lucide et éclairée.

Laure Murat rappelle que la littérature n’est jamais isolée de l’Histoire. Une œuvre porte les contradictions, les violences et les aveuglements de son temps. La nettoyer, ce serait effectivement la rendre plus acceptable, plus accessible, mais cela la rendrait aussi moins lisible. Or lire, c’est aussi apprendre à reconnaître les structures mentales d’une époque.

L’essai a le mérite de poser une question qui nous concerne tous : quels sont nos propres angles d’observation ? Le titre prend alors tout son sens. Si toutes les époques sont dégueulasses, la nôtre l’est aussi, ou du moins le sera aux yeux de ceux qui viendront après nous. Juger le passé est facile, comprendre ce que notre présent ne voit pas encore est beaucoup plus difficile.

Laure Murat évoque le fait qu’une bonne contextualisation reste sans doute l’un des outils les plus précieux pour lire aujourd’hui des textes difficiles. Le problème n’est donc pas seulement de contextualiser ou non, il est de savoir qui contextualise, avec quelle rigueur, et depuis quel point de vue.

Toutes les époques sont dégueulasses est un essai bref, nerveux, éclairant le débat, Laure Murat y défend une idée simple : on ne combat pas les violences du passé en les effaçant des œuvres, mais en apprenant à les lire, à les nommer et à les transmettre en les replaçant dans leur époque.


Parution : 8 mai 2025 – Pages : 80 – Éditeur : Verdier – Collection : Les arts de lire – Genre : littérature française, essai

Depuis quelques années, un malaise s’est installé dans la culture contemporaine. Ici on récrit les classiques pour les purger du racisme et du sexisme, ailleurs on en appelle à une surenchère de contextualisations et on s’appuie sur des sensitivity readers (démineurs éditoriaux). Et si la question qui sous-tend ce vaste débat était mal posée ? S’il s’agissait, dans bien des cas, d’argent et non d’éthique ? Si la censure n’était pas du côté qu’on croit ? Si les précautions prises à tout contextualiser produisaient à terme un effet pervers ?

À l’aide d’exemples concrets et finement analysés, notamment des œuvres de Ian Fleming, Agatha Christie, Roald Dahl, Hergé, Claire de Duras ou encore Mark Twain, Laure Murat tente de rebattre les cartes d’une polémique qui, à force d’amplifier, brouille les vrais enjeux de la création et de sa dimension politique.




Catégories :Documentaire, essai..., Littérature française, Verdier

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45 réponses

  1. Un essai clair et précis qui met parfaitement en ordre toutes les tentatives de récrire la littérature ! Merci pour ce retour très fouillé !

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  2. Le livre de Mme Murat, « Proust, roman familial », m’attend toujours sur mon chevet.

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  3. J’ai pas mal entendu l’autrice à la radio pour la sortie de son livre et j’aimais bien sa façon d’en parler. Tu me confirmes que cette lecture vaut le détour. Merci.

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  4. Un sujet vraiment intéressant. Je n’avais pas pensé au côté économique, pourtant évident quand tu le dis. Chaque époque a ses préjugés, on en a aussi même si on ne les voit pas. Tout le monde sait qu’il est plus facile de voir la paille dans l’oeil de son prochain… Bon week end

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  5. Un essai super intéressant que j’ai beaucoup apprécié ! J’y ai découvert qu’Agatha Christie était raciste (?)ce dont je ne me suis jamais aperçue en la lisant, même si elle parle d’une époque qui l’était. Son Dix petits nègres transformé en d’autres titres selon la version (américaine ou française) a fait l’objet de son approbation (pour la version américaine) et de son arrière petit fils pour la version française.

    En revanche, comme faire pour écrire un roman historique en se basant sur l’Histoire et ses travers s’il est désormais impossible d’utiliser certains mots/expression, comment retranscrire la réalité d’une époque, la façon dont les personnes s’exprimaient, la façon dont ils pensaient ? C’est là où je m’interroge. Aujourd’hui les ME font appel à des sensitivity readers, alors quid ? de ce qui a fait l’Histoire, bonne ou mauvaise ?

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    • Effectivement, Agatha Christie était raciste, comme beaucoup de son époque. Elle n’était Effectivement pas contre le changement de titre mais dès la parution aux États-Unis, le titre était différent. Après changer les 74 fois nègre en soldat, je ne vois pas l’intérêt… Sauf à lisser et c’est dangereux. Oublier l’Histoire c’est permettre que tout recommence.
      Je ne sais pas quoi te dire, effectivement ces sensitivity sont là, mais comment contextualiser si tu dois éviter des mots…

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  6. Oui, ça c’est vrai, toutes les époqus sont dégueulasses et ce n’était pas mieux avant.

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  7. Un grand merci pour cette chronique on ne peut plus intéressante tant pour le livre présenté que pour ton analyse qui en découle !

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  8. tiens tiens , j’avais un peu zappé ce livre car j’avais lu des critiques qui me faisaient penser que je n’aimerai pas mais ce billet me dit tout le contraire à voir donc !

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  9. Je l’ai sous le coude, je le sais, je ne sais plus dans quel pile, mais je vais le retrouver ! Proust, un roman familial est aussi à lire ( même si tu n’as pas lu Proust …)

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  10. Il va falloir que je lise.. voilà ce que je me dis à chaque fois que je lis un avis sur ce titre.. un jour, oui..

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  11. Je te le recommande fortement et je lirais ton avis avec plaisir 🙂

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  12. Il est dans ma wish list et ton avis renforce mon intérêt pour cet essai, genre que je lis peu mais dont le sujet ici m’intéresse beaucoup.
    Je partage complètement la vision de l’autrice telle que tu nous la présentes. Elle semble avoir ce qui fait défaut à beaucoup de personnes dans nos sociétés, un esprit critique et respectueux de tous qui explique au lieu d’asséner.

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  13. Hyper intéressant. Je trouve la question d’autant plus intéressante vu mon métier. Personnellement jai toujours préféré le texte d’origine et le dialogue avec contextualisation, car naïvement je voyais celui positivement sans penser à la personne derrière le contexte qui peut aussi mal orienter. Cela laisse songeur.

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  14. Sujet important et très intéressant ! Merci pour ton analyse et cette découverte… Perso, je ne suis absolument pas pour la récriture ni la réécriture !!!

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  15. Le titre ne me tentait pas, mais j’aime ses opinions sur la littérature. J’hésite encore à le lire.

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  16. Lu tout récemment (quelle coïncidence !) et j’ai beaucoup aimé toutes les réflexions que suscitait ce court essai.

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  17. Un sujet très intéressant. Je ne savais pas que les romans de Roald Dahl avaient été remis en question, mais pour le coup, ça ne m’étonne pas. Je ne l’ai jamais lu, mais j’ai vu deux adaptations et je me rappelle que j’étais un peu agacée, chaque fois que je regardais Mathilda avec ma fille, par le passage où la directrice gave ce pauvre garçon de gâteau au chocolat. Et puis ses propos envers une petite fille, à qui elle demande si elle a les yeux bridés et si c’est une petite chinoise parce que sa mère lui a fait des tresses. Comme dans Charlie et la chocolaterie. Alors quoi, tu es en surpoids parce que tu manges trop, que tu te gaves de sucreries ? Je trouve que c’est très intolérant et que c’est un raccourcis facile. Alors oui, les enfants aiment tous Mathilda et Charlie et la chocolaterie. Pour autant, j’ai toujours expliqué à ma fille que ce n’était pas très humain, c’est plutôt raciste et stigmatisant.

    Bref, concernant les récritures, je ne suis pas fan, je préfère qu’on recontextualise. Je trouve important de ne pas oublier que toutes les époques ont été et sont dégueulasses justement, et pourquoi. Mais après, l’histoire étant écrite par les vainqueurs et les plus forts, la recontextualisation n’est peut-être pas toujours idéale non plus. J’ai regardé un film indien récemment, qui se passe à l’époque du colonialisme anglais, et bien j’étais contente, pour une fois, de voir la colonisation vue par les colonisés et non par les colons.

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    • Je vais être tout à fait honnête, je n’ai lu aucun des livres de Roald Dahl, ni faire lire à mes enfants ! Je ne sais même pas s’ils l’on lu à l’école, je ne crois pas en tout cas. Je ne peux donc pas te dire que ce que évoques s’y trouve mais je suis bien d’accord avec toi, cela ne devrait pas exister dans des programmes pour enfants, livres… Même si je sais que les enfants n’y voient rien de mal, ils enregistrent et normalisent ce qui ne l’est pas.
      Pour autant, je me dis qu’il est préférable de leur expliquer, comme tu l’as fait avec ta fille. Mais je sais aussi, que beaucoup de parents ne le feront pas, alors peut-être que dans ce cas précis, on peut « supprimer » ce qui dérange et réserver cette manière de faire aux œuvres destinées aux enfants. Par contre un ado peut très bien faire la différence et comprendre.
      Ce n’est pas faux, l’Histoire est toujours écrite par les vainqueurs, mais globalement on sait faire la différence et un roman s’il a un fond historique, social, traduit une époque et c’est bien qu’on puisse voir l’évolution et la contextualisation devient importante.
      C’est toujours bien d’avoir la vision de l’autre partie et c’est nécessaire. C’est comme une série française qui se passe en Martinique, Bandi, on aime ou on aime pas (ce n’est pas la série du siècle, elle a plein de défaut) mais j’ai trouvé l’idée très intéressante, car elle montre l’envers du décor des iles paradisiaques, mais aussi le comportement colonialiste de certaines personnes…

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