J’entamai ma mue en optant pour Karina et me débarrassai au passage du préfixe de mon nom de famille, Ben signifiant en arabe fils de ou fille de, ainsi je glissai de Karima Ben Mahdi à Karina Mahdi; je consentis à la bâtardise dans l’espoir de faire corps avec un pays, le mien, qui ne me reconnaissait pas comme l’un des siens. Je m’étais métamorphosée en hydre à deux têtes maniant la sphère privée et la sphère publique avec dextérité, la crainte d’être démasquée de part et d’autre me donnait des sueurs froides.
Mes yeux s’emplissent de larmes. Elles remontent de loin, de si loin … D’un temps où j’étais cette autre moi-même. Dans la vitre de protection, mon reflet apparaît et nos visages se superposent. Elle et moi ne formons plus qu’une. L’abeille, en se déposant sur mon front, me marque au fer rouge. La brûlure est si intense. Maman.

Rachida Brakni poursuit son exploration identitaire, de transmission et d’appartenance. Après Kaddour, récit personnel consacré à son père, elle choisit cette fois la fiction pour interroger le prix de l’intégration et les blessures que peuvent laisser le regard des autres sur les origines lorsqu’elles deviennent un obstacle à la reconnaissance sociale.
Karina Leroy semble avoir réussi sa vie. Mariée, mère d’une adolescente et propriétaire d’une galerie d’art parisienne, elle évolue dans un univers privilégié. Pourtant, derrière cette existence soigneusement construite se dissimule une autre identité : Karina s’appelait autrefois Karima.
En remplaçant simplement un « M » par un « N », elle a dynamité le pont la reliant à la rive sud de la Méditerranée. En s’allégeant de la « charge raciale », elle s’est offert une liberté nouvelle, au prix d’une honte sourde qui ne l’a jamais vraiment quittée. De Paris, à Londres, en passant par New York, elle se construit une identité en s’affranchissant de son passé et de ses origines, pour tenter de se trouver et enfin exister par elle-même sans aucune étiquette.
Le fragile édifice de cette vie inventée se fissure le jour où Karina visite une exposition consacrée aux violences subies par les femmes en temps de guerre. Elle y découvre, figé sur le papier glacé, le visage de sa propre mère, Zohra, le front marqué par un étrange tatouage d’abeille. Le passé refait alors surface, obligeant Karina à affronter cette « part absente » qu’elle avait cru pouvoir étouffer dans le silence.
Comme dans Le loup de la famille de Souhaib Ayoub, Rachida Brakni, explore le poids des silences, mais aussi la transmission des traumatismes familiaux. En faisant alterner le présent de Karina et les épisodes pendant la guerre d’Algérie, elle inscrit le parcours individuel de son héroïne dans une histoire collective plus vaste.
Les violences de la colonisation, particulièrement celles subies par les femmes, occupent une place importante dans cette construction. Elles rappellent que les traumatismes ne disparaissent pas avec la fin des conflits, mais continuent à ronger et à influencer, de manière inconsciente, les générations suivantes, même lorsque les événements sont passés sous silence ou volontairement oubliés. Cette articulation entre passé et présent constitue l’un des aspects les plus intéressants du roman. L’auteure montre comment les secrets et les blessures héritées peuvent façonner les identités, parfois à l’insu de ceux qui les portent.
« Ma nuque se raidira toujours au moment de passer le portique de sécurité d’un magasin. Je tâcherai toujours d’être irréprochable et redoublerai d’efforts pour prouver que tous les Arabes ne se valent pas. Je prierai toujours intérieurement à l’annonce d’un fait divers ou d’une attaque terroriste pour qu’ils n’aient pas été commis par un musulman. (…) on ne comble pas les carences sociales et familiales d’un simple passage au fer à lisser. »
La Part absente fait dialoguer l’intime et l’Histoire, ce n’est pas uniquement celle que Karina a choisi d’effacer : elle désigne aussi ce qui manque à la mémoire familiale, les histoires qui n’ont pas été racontées et les vérités avec lesquelles chacun doit apprendre à composer. La plume directe et sensible, donne une place importante aux émotions et aux conflits intérieurs. La construction alternant les époques apporte de la profondeur au récit, en révélant progressivement les liens entre les trajectoires individuelles et les événements historiques.
J’ai trouvé le changement de prénom un peu radical, mais ce renoncement identitaire, même s’il est fort, permet finalement à cette femme d’enfin s’émanciper d’une histoire familiale qui ne lui appartient pas, mais dont elle hérite malgré elle, mais surtout d’exister par elle-même, sans être renvoyée à ses origines, mais la volonté de s’affranchir de son passé peut devenir une autre forme d’enfermement.
Au-delà de la mémoire familiale et des blessures de la guerre d’Algérie, La Part absente interroge notre société contemporaine et le poids des préjugés dans la construction des identités. À travers Karina, Rachida Brakni montre combien le désir d’être accepté peut conduire à s’éloigner de soi-même.
Dans une époque où les tensions identitaires et les discours de défiance occupent une place croissante dans le débat public, ce roman rappel que le racisme ne se manifeste pas uniquement par des actes ou des paroles ouvertement hostiles. Il peut aussi s’inscrire dans les regards, les attentes et les jugements qui conduisent certains individus à se sentir étrangers dans leur propre pays.
Une lecture qui invite finalement à s’interroger sur le sens véritable de l’intégration : doit-elle exiger de chacun qu’il efface ses différences, ou permettre à tous de trouver leur place sans avoir à renoncer à ce qu’ils sont ? Car peut-on véritablement devenir soi-même lorsque cette construction passe par le renoncement à une partie de ce que l’on est ?
Parution : 19 août 2026 – Éditeur : Stock – Pages : 240 – Genre : littérature algérienne, littérature française, exil, amour filial, immigration, deuil, guerre d’Algérie, immigration
« Voilà près de vingt-cinq ans que j’ai troqué la lettre M pour la transformer en N. KARIMA/KARINA. Six lettres parmi lesquelles une seule joue les trouble-fêtes, ne convoquant ni le même imaginaire ni les mêmes fantasmes. »
Quelle femme se cache sous l’allure parfaite de Karina Leroy, mariée à Vincent, mère d’une adolescente, et à la tête de sa propre galerie d’art ? Et si Karina s’appelait Karima ? En tronquant la lettre M, elle a dynamité le seul pont en mesure de la relier à l’autre rive de la Méditerranée. Ainsi affranchie de la charge sociale et raciale, elle a acquis une forme de liberté. Même si la honte d’avoir usé d’un tel stratagème ne l’a jamais quittée.
Le jour où ce qu’elle a construit dans le mensonge se fissure, elle est rattrapée par les blessures de l’enfance et celles de la guerre d’Algérie.
Face aux soubresauts de l’Histoire, chacun devra explorer sa part absente.


Le mois africain 2026 Sur le route de Jostein
Catégories :Contemporain, Historique, Le mois Africain, Littérature algérienne, Littérature française, littérature libanaise, Stock

J’ai moi aussi bcp aimé cette fiction qui parle de sujets très, trop, actuels en ce moment.
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J’irais lire ton avis 😉
Malheureusement des sujets graves et trop actuels oui…
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