« J’étais un cœur meurtri, qui détestait mes frères, mon père, ma grand-mère, la famille de ma mère et l’univers tout entier. J’étais ce fauve dans la blanche forêt. Un fauve errant derrière les brumes et les secrets des autres. J’étais le cœur de ma mère, qui dormait dedans, sur son canapé, au milieu des débris de nous tous, sur ce tissu défraîchi aux motifs de fleurs de jardin. »

Souhaib Ayoub propose un roman sombre, âpre et singulier, dans lequel les destins familiaux se mêlent aux blessures d’une société libanaise marquée par la guerre, la pauvreté et les exclusions. Ce récit choral nous entraîne dans les quartiers populaires du Liban, particulièrement Tripoli, au cœur d’un univers où la violence semble se transmettre d’une génération à l’autre.
Le quartier de Tripoli est un personnage à part entière, à la fois fascinant et oppressant. À travers ses souks, ses ruelles, son port, ses quartiers populaires et ses traditions culinaires, l’auteur restitue une ville vivante, profondément ancrée dans son histoire et sa culture. Ces évocations apportent quelques respirations dans un récit dominé par la misère, les violences et les frustrations.
Car derrière cette vitalité se dessine une société traversée par de profondes fractures. Le roman aborde sans détour la brutalité des rapports familiaux, la condition féminine, les identités de genre et le poids des conventions sociales. Les personnages évoluent dans un environnement où la différence expose à la marginalisation et où les violences individuelles semblent prolonger celles de l’histoire collective.
Cette noirceur constitue l’un des aspects les plus intéressants du livre. L’auteur ne cherche ni à embellir son univers ni à atténuer la cruauté des situations, il propose au contraire une représentation âpre, parfois sordide, mais saisissante d’une société dont les blessures sont profondément ancrées dans le quotidien.
La plume, à la fois crue, sensorielle et parfois presque poétique, brouille constamment les frontières entre passé et présent, réalité et imaginaire, vivants et morts. Les djinns, les monstres et les figures inquiétantes qui traversent le récit introduisent une dimension fantastique qui dépasse le simple folklore. Ils représentent les peurs, les traumatismes et les violences enfouies dans l’inconscient des personnages.
Cette dimension symbolique donne une profondeur supplémentaire au roman, la violence n’y apparaît pas comme un phénomène isolé, mais comme un héritage transmis au fil des générations. Les humiliations, les peurs et les haines façonnent progressivement les individus, jusqu’à influencer leurs comportements et leurs rapports aux autres.
Le roman interroge constamment la possibilité d’échapper à cet héritage, avec cette question qui traverse le récit : sommes-nous condamnés à reproduire les violences subies, ou pouvons-nous parvenir à rompre ce cycle ?
C’est sans doute dans cette réflexion que le texte trouve une partie de sa force, dépassant le portrait d’une famille libanaise pour aborder une question plus universelle.
Si la noirceur du roman, son atmosphère et sa dimension symbolique constituent de véritables qualités, sa construction rend néanmoins la lecture particulièrement exigeante. Je ne peux nier l’audace de l’auteur et la singularité de sa démarche, mais, j’ai, malheureusement, eu du mal à entrer dans le récit. La narration très éclatée, qui oscille sans cesse entre les époques et multiplie les chemins de traverse, m’a dérouté. Le style brut, parfois trash, et l’atmosphère très sombre exigent une véritable persévérance.
Le Loup de la famille est un texte organique, audacieux, sombre et singulier qui a le mérite d’explorer la transmission de la violence, les traumatismes familiaux et les contradictions d’une société confrontée à ses propres démons, mais aussi la transidentité avec une grande liberté de ton. C’est un roman intéressant d’un point de vue littéraire et sociologique, mais son accès aride ne conviendra pas à tous les lecteurs. Souhaib Ayoub impose un univers littéraire marquant, porté par une écriture sans concession où le réalisme le plus cru côtoie la poésie et le fantastique.
L’auteur nous confronte finalement à une question essentielle : que faisons-nous des blessures dont nous héritons, et dans quelle mesure déterminent-elles ce que nous devenons ?
Parution : 1er octobre 2025 – Éditeur : Actes sud – Traduction : Stéphanie Dujols – Pages : 192- Genre : littérature libanaise, polar, fantastique, réalisme magique
Dans un immeuble délabré d’un quartier populaire de Tripoli, plusieurs histoires s’entrecroisent : celle de Hassan, d’abord, adolescent fantasque, insomniaque et mutique, loup solitaire maltraité par ses congénères et qui prétend entrer en communication avec les morts ; puis celles de son père Ziad, tombé follement amoureux dans sa jeunesse d’une prostituée transgenre ; de sa mère Saadiyé, le seul être qu’il aime au monde ; de sa grand-mère surtout, Chamsé, issue d’une tribu bédouine, dont le cadavre mutilé sera découvert dans le fleuve qui traverse la ville. D’autres personnages insolites, mais aussi des esprits et des monstres, surgissent dans ce sombre tableau qui oscille constamment entre passé et présent, rêve et réalité.
Avec beaucoup de tendresse et une remarquable liberté de ton, parfois teintée d’une ironie mordante, Souhaib Ayoub creuse dans les entrailles de sa ville natale, calquant son récit sur les chemins de traverse, impasses, réseaux et strates enfouies de Tripoli. Brouillant les frontières entre les sexes, les générations, les espaces géographiques et les formes narratives, il dote la littérature arabe d’un roman dense et décapant qui n’est pas sans rappeler les “dirty novels” d’un Charles Bukowski.


Sous les pavés, les pages par Athalie et Ingannmic du 15 septembre au 15 octobre
Catégories :Actes Sud, Contemporain, Fantastique/Science-fiction/Uchronie/Dystopie..., littérature libanaise, Sous les pavés, les pages

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