Un livre, un extrait… 907 fois Camille de Julien Dufresne-Lamy

Camille naît le 7 octobre 1987 dans le 14e arrondissement de Paris. Elle est la fille de Marie, une femme grande, souriante, fragile, et de Dominique, alias Dodo, un homme grandiloquent et imprévisible qui aime à se prénommer « la Saumure », en référence à cette solution saline issue des lacs et des lagunes permettant la conservation des aliments. De cet embaumement, il ne reste rien si ce n’est tout. Camille et toutes ses vies. En 1987, France Gall chante à grand renfort « Ella, elle l’a », Julien Clerc raconte ses « Aventures à l’eau » quand Barbara, elle, fredonne à bouche brûlante « Sid’amour à mort », et toutes ces chansons deviendront pour Marie de lentes prémonitions. Ça commence ici, dans la capitale, non loin des Prisunic et des boîtes de nuit que la jeune femme fréquente pour oublier son divorce. Marie vit rue Cler, dans un vaste appartement parisien fait de moulures et de lattes point de Hongrie qu’elle achète avec l’argent de sa récente séparation. Puisqu’il faut aussi des faits, son premier amour s’appelle Raymond, 16 ans quand ils se rencontrent. Marie en a 18.

Orgueilleux et prêts à tout, ils se marient à la fin des années 1960 alors qu’ils ne sont que des mômes. Ils se séparent quinze ans plus tard, rompus à une vie de couple accablée d’un manque d’enfant. C’est ce qui fera basculer Marie : Marie n’est pas mère et Marie en meurt. De son côté, Raymond s’installe en Afrique aux côtés d’une Gabonaise et aussitôt, Marie se retrouve seule, menant une vie modèle d’employée d’agence bancaire. Un soir après le travail, elle fait la rencontre de Dodo. Le Dodo qu’elle rencontre n’est pas encore Dodo. Il faut s’imaginer là l’exact contraire. L’anti, l’illustre, le beau jour qui s’oppose à la nuit. Un type vigoureux, petit malfrat déjà, mais souriant, l’œil vif, qui n’a rien à voir avec le vieux bonhomme au regard frôlant les macadams et adorant jouer les provocateurs de bas étage dans les salles de justice et sur les plateaux télé. Ce soir-là dans la boîte parisienne, Dodo a 35 ans, la silhouette svelte, sportive, la peau entretenue, les cheveux encore en place, l’allure un peu frimeur, que certains qui l’apprécient n’hésitent pas à qualifier d’« inspirante », un type franc en somme, droit dans ses bottes, toujours là pour rendre un coup de main quand d’autres qu’il exaspère parlent d’un mec imbu de sa personne, grotesque et lourd, doté d’un ego aux dimensions du Nord-Pas-de-Calais. Si Dodo a 35 ans, Marie, elle, est plus âgée. À peine une différence d’âge, un écart qu’on ne fait d’ailleurs remarquer qu’aux femmes, à celles qui ont le malheur de s’embéguiner d’un homme plus jeune qu’elles, et du reste, Marie fêtera demain ses 41 ans.

Sur le canapé en Skaï scintillant, Marie s’allume une Vogue et envisage la salle. Elle est là, tout entière dévouée au lieu, apprêtée, embijoutée comme il faut. Marie a le regard épais et pour cause, elle vit l’après-coup de son divorce, l’absence d’enfant, alors Marie danse, s’époumone et vrille autant qu’on peut vriller à l’aveugle sur une piste de boîte, de plus belle Marie chante, fume, commande des kirs cassis avec les copines et, selon moi qui écris la scène, sa rencontre imminente avec Dodo est une énigme. Mais pas tout à fait.

Ce que je vois, c’est qu’ils se repèrent, se considèrent à la hâte. Tous deux se guettent autour de figurants en pleine chorégraphie de Gloria Estefan. Entre eux, il y a cette fille qui les sépare, vive sauterelle vêtue d’une jupe plumetis. Une connaissance en commun prénommée Danie. Comment Marie, issue d’une vie on ne peut plus classique, pour ne pas dire chiante, se retrouve amie avec une proche de Dodo ? Peut-être parce que comme Marie et tant de femmes dans la vie de Dodo, Danie convoite la nuit et le sentiment d’oubli. Entre elles, le courant passe de suite. Elles se racontent des histoires, elles regardent les hommes ou peut-être pas. Peut-être que leur alchimie suffit à réussir le test de Bechdel et alors elles se revoient, se téléphonent, s’organisent des noubas, oublient leurs misères sur la piste collante où rhum et vodka deviennent revêtement.

Dodo, lui, est assis au bar avec son ami Jean-Pierre. Il attend des nouvelles de Toto qui fait des gardes de nuit chez Decathlon, Toto qui s’arrange pour laisser la boutique aux cambrioleurs avant de repartir lui aussi avec une part du butin. Dodo est impatient de connaître la comptée du soir. Alors avec son air de conquistador, il boit coupe de champagne sur coupe de champagne et lorgne dès qu’il peut sur la silhouette de Marie tout feu tout flamme sur la piste, Marie au bras de Danie, Danie au bras de Marie, couple siamois, cheveux permanentés, épaulettes du diable, basse résille, comme seules les années 1980 le décrivent.

À fond de train, Dodo siffle Danie pour lui dire de se poster à son épaule. Il lui tape la bise et en profite pour demander le numéro de sa copine énergique. Il appelle Marie dès le lendemain midi pour lui proposer un dîner aux chandelles, et voilà, Marie tombe amoureuse.

Un an plus tard, le 7 février 1987, le jour de ses 42 ans, Marie tombe pour la deuxième fois, enceinte. Elle attend un enfant après vingt années de tentatives, à guetter, prier, espérer cette maternité qui, pour une femme comme elle, est un souffle, un maintien dans l’existence. En apprenant la nouvelle, Marie parle même de miracle.

Marie annonce sa grossesse à sa famille qui ne veut rien entendre. Elle paie là le prix de sa participation à ce mauvais film : la jeune femme sérieuse, catholique, issue d’une famille conservatrice qui tombe enceinte d’un voyou, c’est cliché et personne ne veut s’encombrer de clichés. Mais Marie s’en fiche, elle attend une petite fille et rien d’autre n’existe. Alors, envers et contre tout, elle s’installe avec Dodo, dit oui à cette vie dangereuse de voyou, ce scénario à la Grease, sauf que Marie le sait, le roublard ici n’est pas John Travolta ou alors un Travolta qui tourne mal, qui fait un gosse en guise de passeport, pour mieux déserter le foyer, gagner en liberté, se faire rincer, aller aux putes, cambrioler, escroquer, ce genre-là d’échappée.

Parution : 26 août 2021 – Éditeur : Plon – Pages : 336

C’est l’histoire vraie de Camille, fille de. Pas d’un acteur ni d’un chanteur, mais du proxénète notoire Dodo la Saumure. Depuis l’enfance, Camille compose avec l’absence de ce père occupé par ses maisons closes et ses allers-retours en prison. Camille grandit dans la honte et les secrets de famille avec une seule question : comment devenir une femme dans l’ombre d’un père qui en exploite tant ?
L’expérience de Camille est universelle, car elle illustre la place et le combat de toutes ces femmes aux prises avec des hommes qui les méprisent, les dupent, les utilisent pour dominer et triompher.
C’est aussi l’histoire d’un écrivain, Julien Dufresne-Lamy, qui pour raconter son amie Camille reprend la narration depuis l’origine. Il interroge l’écriture et les souvenirs enfouis de son héroïne en se demandant sans cesse : comment écrire le vrai, la vie d’une autre, l’amitié sans trahir la littérature ?
Un récit littéraire sans compromis, construit comme une captivante enquête sur la famille et le secret, qui parle autant de proxénétisme que d’amour.



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