Premières lignes… Je suis l’Abysse de Donato Carrisi

Sur l’inscription, en hauteur, il manque des lettres et certaines sont tordues. Il n’a que cinq ans, il ne va pas encore à l’école, mais il reconnaît le G et le H , et il sait que le petit rond est un O , la même forme que celle de ses lèvres à cet instant, sous l’effet de la stupeur.

—  Grand Hôtel , lit Vera pour lui signalé en gros le bâtiment qui les attend, silencieux. Un grand hôtel pour une grande aventure, qu’est-ce que je t’avais dit ?

Les fenêtres closes sont des yeux aveugles ; les fissures sur les murs, des sillons tracés par des larmes séchées. Les inscriptions et les dessins colorés, qui n’ont plus rien de joyeux, lui donnent des airs de vieux géant humilié. La porte automatique, barrée par des planches de bois, ressemble à un manège cassé. Des petits arbustes ont poussé, trouant l’asphalte tels des squelettes sortant de leurs doigts.

Hormis un chœur de cigales invisibles, on n’entend que les pas de Vera et le variateur des pinces en plastique de l’enfant. Vêtu d’un short bleu et d’un débardeur, il est à contretemps, incapable de tenir le rythme. Au contraire, Vera, élancée comme un flamant rose, dégage une grande confiance en elle, perchée sur ses sandales aux mariées étincelantes.

Malgré le soleil aveuglant, l’enfant ne peut s’empêcher de lever les yeux pour admirer la femme qui marche à côté de lui. Elle porte des lunettes œil-de-chat aux verres foncés et trois gros bracelets qui glissent sur son coude quand elle retient le chapeau de paille qu’il aime tant, celui à la bande rose qu’ils ont volé ensemble dans un magasin de souvenirs. C’est lui qui lui a demandé de le mettre avant de sortir, et elle a accepté pour lui faire plaisir. Tee-shirt Sous son short, Vera porte son bikini à fleurs vertes et jaunes de vedette de cinéma. Ses cheveux vaporeux, blonde platine, brillent dans la lumière du matin. Sa peau est douce et lisse, avec de minuscules grains de beauté gracieux qu’on ne remarque que de très près.

En l’observant, l’enfant se sent triste. Il a parfois l’impression de ne pas mériter une maman si belle. Il est si mou et pataud, elle si parfaite.

— Avance, on est presque arrivés, le presse Vera, un peu agacée.

L’enfant est essoufflé, il voudrait lui demander de ralentir un peu, mais il se tait parce qu’il a peur qu’elle lui lâche la main. Cette proximité physique est si rare qu’il n’arrive pas à croire qu’elle ne se soit pas encore libérée de son contact moite.

Mais aujourd’hui, c’est une journée spéciale.

Vera porte sur son épaule un grand sac dans lequel elle a fourré les serviettes et le déjeuner : deux sandwiches et deux Coca-Cola. Une odeur de mortadelle flotte dans l’air et on entend les petites bouteilles qui tintent.

Aujourd’hui, c’est leur Grande Aventure.

Ils en parlent depuis des semaines. Le plus étrange, c’est que c’est elle qui l’a proposé. L’enfant a pensé que, comme les autres fois, Vera oublierait. Mais non. Elle lui a fait une promesse et, apparemment, elle est en train de tenir parole.

Tant pis si l’endroit de la Grande Aventure n’est pas comme il l’imaginait. Au moins, il n’y a aucun homme-mouche avec eux, cette fois : c’est ainsi qu’il appelle les hommes qui se retournent sur Vera dans la rue, l’encerclent de leurs mille yeux et émettent un vrombissement incompréhensible et dérangeant, comme les mouches. Dans ces moments-là, Vera semble être la seule à ne s’apercevoir de rien. Parfois, l’un d’eux parvient à la faire rire. Alors elle le fait entrer dans sa vie, sans demander à son fils s’il est d’accord. Mais aujourd’hui, c’est différent. Aujourd’hui, personne ne fera rire sa mère, personne ne lui fera oublier son enfant.

Aujourd’hui, Vera est à lui, rien qu’à lui. Désormais, il a compris que les hommes-mouches vont et viennent, mais ne restent pas. À un moment, Vera se lasse d’eux. Elle entre alors dans une phase où elle les ignore, et l’enfant s’en accommode. Parfois, l’un d’eux s’aperçoit de sa présence et, tel un père, entreprend de faire son éducation. Son souvenir de la dernière fois est une marque sous l’aisselle, le baiser brûlant d’une cigarette.

Parution : 20 octobre 2021 – Éditeur : Calmann-Lévy – Traduction : Anaïs Bouteille-Bokobza – Pages : 304 – Genre : thriller, suspense


L’homme qui nettoie rôde autour de nous. Parmi nos déchets, il cherche des indices sur nos vies. En particulier sur celles des femmes seules. Une femme lui a fait beaucoup de mal enfant : sa mère. La chasseuse de mouches, elle, tente de sauver les femmes en péril. Et elles sont nombreuses… Surtout quand l’homme qui nettoie rôde autour d’elles.



Catégories :Premières Lignes...

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2 réponses

  1. J’aime bien Donato Carrisi. Je le note. Merci Julie 🙂

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