Premières lignes… Le Trophée de Gaea Schoeters

    Tel un rapace, l’avion plonge dans le ciel noir, puis ralentit sa course et s’immobilise un long moment, avant d’entamer un large mouvement circulaire, un peu comme s’il hésitait entre deux proies possibles, mais qu’il ne parvenait pas encore à choisir sur laquelle fondre. Tout en bas, aux confins des ténèbres et du visible, des rubans de lumière découpent l’obscurité en rayures régulières sur lesquelles d’autres points lumineux, plus petits, se déplacent en fourmis qui chemineraient les unes vers les autres ; têtues, elles se regroupent en grappes, avant de se disperser à nouveau. En dehors de ces faibles scintillations lointaines, l’étendue terrestre est entièrement opaque. Trou noir béant où l’on ne parvient à discerner ni plats ni bosses, elle absorbe le relief. Ce n’est que plus tard, lorsque l’avion renonce enfin à son hésitation et qu’il amorce sa descente, qu’émergent de vagues motifs lisibles : les crêtes se bombent, les vallées se creusent, la terre et les eaux s’évitent. Il n’y a plus beaucoup de temps à perdre pour qui veut découvrir le monde extérieur à l’abri des hublots. Maintenant que l’oiseau de proie a choisi sa victime, il s’abat à la vitesse de l’éclair. Un instant, des bâtiments, des camions et des voitures se dé – tachent distinctement du paysage environnant, avant que le train d’atterrissage ne heurte le sol.

    Dawid a repris sa respiration, mais il n’éprouve aucun soulagement. Au contraire, il est immédiatement assailli par la force de la gravité, comme si la masse de cette terre nouvelle l’attirait avec une vigueur inconnue, à en comprimer ses poumons. Pendant des années, jour après jour, c’est avec impatience qu’il avait attendu ce mo – ment dont il avait rêvé chaque nuit. Mais à présent que son rêve s’est réalisé, il ne ressent aucune allégresse, aucun triomphe, pas même l’ombre d’une satisfaction. Bien que l’avion soit arrivé à destination – c’est du moins ce qu’affirme la voix métallique du steward, dans l’éventualité où d’autres passagers comme lui-même en auraient douté : au micro, on vient d’annoncer l’atterrissage –, ce n’est pas la joie de toucher au but qui l’envahit, ni même le soulagement de celui qui, après un long voyage, atteint enfin sa destination au terme de nombreuses épreuves, pour se réjouir d’en être sorti vivant. Il lui semble prendre part à une triste cérémonie des adieux, comme s’il portait à bout de bras le douloureux chemin qu’il avait parcouru, et que les nombreux sacrifices qu’il avait consentis pendant son périple l’alourdissaient encore davantage en l’accablant soudain. L’avion s’arrête enfin dans une secousse. Les passagers s’extraient de leurs sièges, saisissent leurs bagages et se bousculent dans les couloirs latéraux.

    Dawid se penche une dernière fois au bord du hublot. Ce n’est qu’alors qu’il remarque que le sol est blanc. Il a neigé. L’image le surprend, car bien qu’il connaisse le concept de neige, ainsi que le mot qui la nomme, il n’a jamais observé ce phénomène à proprement parler. C’est comme s’il assistait à la naissance d’un enfant : un événement tout ce qu’il y a de plus banal, qui se produit régulièrement depuis des siècles déjà en se manifestant sans vacarme à travers le monde, mais qui, lorsqu’il s’offre à la vue pour la première fois dans la vie d’une personne, lui apparaît tel un miracle.

    Parution :  14 septembre 2022 Éditeur : Actes Sud – Traduction : Benoît-Thaddée Standaert– Pages : 288 Genre : thriller, roman noir

    Hunter White, riche new-yorkais et investisseur à Wall Street, a acheté une licence de chasse lui permettant de tuer un rhinocéros noir, seul trophée qui manque encore à son palmarès. Parti en Afrique, son terrain de jeu de prédilection, il rêve d’enfin pouvoir ramener à sa femme, en guise de cadeau d’anniversaire, la tête empaillée de son rhinocéros. Mais son rêve se muera bientôt en cauchemar. Sans retour en arrière possible.
    Alors que nous croyons avoir l’Afrique en ligne de mire dans une prose infusée de Joseph Conrad et d’Ernest Hemingway, nous découvrons bien vite que c’est le lecteur lui-même que Gaea Schoeters a pris pour cible.



    Catégories :Premières Lignes...

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