Premières lignes…… Petite Sale de Louise Mey

Lundi 10 février 1969

À perte de vue la terre, brun-noir, grasse et humide sous sa croûte de gel gris.

Riche.

La terre est riche. Parfois, elle y pense – la terre est riche. La boue est riche. Elle pas. Tout le monde est plus riche qu’elle, même la boue. Les bûcherons qui s’activent dans la cour sont plus riches qu’elle. Giovanni et les autres Italiens qu’on loge dans la baraque du champ est. M. Dubuis, l’instituteur qui l’humiliait, est plus riche qu’elle. Salors, le cafetier avec ses moustaches qui sert le vin à des hommes qui ne devraient pas boire, est plus riche qu’elle. Et Monsieur, bien sûr. Monsieur est plus riche qu’elle. Tout le monde ici est plus riche qu’elle, même la boue. Parfois, elle y pense. Souvent, elle y pense. Tout le temps, elle y pense, et puis elle ravale, elle cache au fond d’elle-même, au milieu d’un dédale de secrets et d’envies, un dédale si serré et si étouffant qu’il n’y a plus qu’un nœud. Un nœud de dépit, un nœud de faim, la faim d’autre chose et d’ailleurs. Mais elle est ici, clouée au sol, les pieds dans la boue, la boue plus riche qu’elle.

Elle sait qu’il y a quelque chose au-delà, au-delà de là où portent ses yeux pleins d’envie. Au-delà du plateau, de ses dénivelés aux sillons bien rangés, de sa terre fertile qui doit tout aux morts. On a tué dans la région, beaucoup, c’était la Grande Guerre, avant la Seconde, elle n’était pas là bien sûr, elle a l’impression d’être vieille parce qu’elle est pauvre et qu’elle ne vaut rien mais c’est faux aussi, évidemment. Tout est lourd et faux ici, la tendresse du vert qui surgit chaque année de la terre grasse, ce que disait l’instituteur sur l’école de la République qui donne sa chance à tous, et le respect que tout le monde feint de porter à Monsieur ; Monsieur si riche, lui, pour de vrai, parce qu’il possède la terre grasse de cadavres, devant lui on baisse les yeux parce qu’on a peur, et la peur, ce n’est pas le respect. Mais ça, elle ne le dit jamais, surtout pas. Le dire, ce serait le penser et quand on est une fille comme elle, si on vous voit penser c’est le début des ennuis. Ça reste dedans, dans le nœud, dans le creux brûlant qui voudrait quelque chose, autre chose, n’importe quoi. Si elle osait se poser la question peut-être découvrirait-elle que cette envie dévorante de revanche porte un nom et que ce nom est bien plus tranchant que ce qu’elle s’autorise à formuler, peut-être qu’au fond elle les hait, peut-être qu’au fond elle les hait tous. Et pas que les bûcherons, l’instituteur et Monsieur, non, peut-être qu’elle hait tout, tout jusqu’à la terre, tout jusqu’aux racines, à la pluie, aux sillons et aux feuilles tendres des betteraves, peut-être que seule et pauvre, debout face à ces champs gelés elle brûle d’une haine féroce. Mais il ne faut pas y penser. Parce qu’on pourrait voir le feu dans ses yeux, et que sa vie est bien plus simple tant qu’on ne voit rien briller. Ici, c’est un endroit terne où seule compte la terre, le reflet sourd de l’argent, l’ocre mat des lourdes pierres de calcaire qui tiennent la ferme debout. Même le hangar fait de briques rouges qu’on est allé chercher encore plus au nord a ce quelque chose d’éteint et d’empêché. Quelques semaines par an, le soleil se fait cru et l’air chaud, et alors seulement la ferme resplendit, rayonne, et les teintes deviennent des couleurs, de vraies couleurs, du jaune, du bleu, du vert. Ces jours sont précieux, rares, et on les lui vole. On lui vole les couleurs du jour parce qu’il faut bouillir, vider, ranger, balayer, parce qu’elle est là pour travailler.

— Catherine !

Elle sursaute.

Dans son dos, par-dessus l’enclos des porcs, on l’appelle.

— Catherine !

C’est pressant, impatient, ça transperce les bruits de tronçonneuse qui montent de la vallée avec le vent et celui des scies qui s’activent dans la cour, c’est Mélie.

Mélie est un peu moins que pauvre, Mélie est un peu plus qu’elle. Alors Mélie appelle, Mélie commande. Tout le monde commande Catherine, elle est en dernier, après la boue, après les porcs. Un jour, elle a apporté un café dans le bureau de Monsieur, il y avait la facture des truies, et elle a su qu’elle valait, elle, Catherine, moins qu’un porc. Elle a regardé les mains de Monsieur, des mains qui n’avaient pas touché la terre depuis longtemps, des mains à compter les sous, à signer des papiers, elle a imaginé le café brûlant renversé sur ces doigts aux poils bruns et blancs, les brûlures, la peau fondue, elle s’est imaginé lui faire mal, mais en hiver la maison est froide, en hiver tout est froid et d’être montée de la grande cuisine jusqu’au premier étage la tasse avait déjà cessé de fumer ; il n’aurait pas eu mal, pas assez. Pas assez pour réparer, pas assez pour lui faire oublier que les filles comme elle, Catherine, valent moins qu’un porc. Alors elle a posé la tasse, en essayant de toutes ses forces de ne pas trembler, et

elle est sortie, vite, parce que ces doigts-là, Catherine les connaît, parce que Monsieur possède tout et prend ce qui lui chante, et que si elle ne pouvait pas le réduire en cendres alors il valait mieux partir.

Mélie lui fait des signes, impatients. Dit : « Mais viens donc ! »

Catherine serre la poignée du seau dans sa main. Elle est venue jeter les pelures aux cochons, et elle a osé regarder au loin ; rien que ça, on dirait que c’est une offense. À Mélie, à l’ordre, à Monsieur, aux porcs peut-être, quoique eux, oui, lui font un peu peur, mais la traitent avec une indifférence bienvenue. D’égaux à égale. Ils pourraient lui faire du mal. Puisqu’ils valent plus cher. Puisque tout ce qui vaut plus cher s’arroge le droit de la maltraiter. Même Mélie.

Parution : 11 janvier 2023 – Éditeur : Le Masque Pages : 378 – Genre : thriller, thriller psychologique, roman noir

Catherine est pauvre. Catherine fait sale. Catherine parle peu. Elle n’aime pas qu’on la regarde – les filles qu’on regarde ont des problèmes. Au Domaine où elle travaille, elle fait partie de ces invisibles grâce à qui la ferme tourne.
Monsieur, lui, est riche. Il ne parle pas non plus – il crache ou il tonne. Et il possède tout.
Mais quand sa petite-fille de quatre ans disparaît ce jour glacé de février 1969, Monsieur perd quelque chose d’une valeur inestimable.
Dans cette vallée de champs de betterave, où chaque homme et chaque femme est employé de près ou de loin par Monsieur, deux flics parisiens débarquent alors pour mener l’enquête avec les gendarmes.
Car une demande de rançon tombe. Mais le village entier semble englué dans le silence et les non-dits.  Personne ne veut d’ennuis avec Monsieur. À commencer par Catherine. Catherine qui se fait plus discrète et plus invisible encore. Catherine qui est la dernière à avoir vu la petite.



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2 réponses

  1. Il me le faut celui-ci, de toute urgence 😂

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