Montmartre, mardi 16 mars 1841, trois heures trente du matin.
Carré sur la banquette de bois d’un fiacre, je luttais de toutes mes forces contre le sommeil. Le bruit sec des sabots claquait dans la nuit, tandis que les chevaux ahanaient sous l’effort, en grimpant la raide côte qui me ramènerait sur mes hauteurs. Par la fenêtre, les ombres des moulins semblaient de paisibles sentinelles.
Je ne savais plus pourquoi je m’étais laissé aller ainsi, emporté par un tourbillon qui m’avait mené de cabaret en estaminet avec mes deux meilleurs amis… Moi, si sérieux, qui ne sortais jamais d’ordinaire, j’avais fini par céder et à présent je me retrouvais l’esprit brumeux, le corps engourdi dans l’ambiance glaciale de ce petit matin de mars.
Le village dormait encore. J’avais demandé au cocher de me laisser à l’entrée de la rue Norvins. Par précaution. Le cœur encore grisé, la tête pleine de nos chansons et de nos rires d’étudiants et le pas incertain, je m’avançais sur le sol irrégulier de notre rue étroite dans l’espoir de me glisser le plus silencieusement possible dans la cour de la clinique.
Précautions bien inutiles. Sévère et droit comme la justice, serré dans son manteau cintré, le docteur Blanche m’attendait là. Par réflexe, je me redressai, disciplinai mes cheveux, resserrai ma cravate et tirai sur mon gilet pour en chasser les plis, en espérant qu’il ne verrait pas dans quel état je m’étais mis. Il avait reçu à la guerre une blessure qui donnait à son regard un côté pensif. Mais je connaissais trop l’éclat sévère qui y couvait, quand il le darda dans ma direction, pour m’imaginer qu’il puisse être dupe. « Enfin… Où est-ce que tu étais passé ? Ne sais-tu pas qu’on a besoin de toi, ici ?… » Sa voix était mesurée, parfaitement maîtrisée. C’était presque pire qu’une correction. Ces quelques mots banals énonçaient une implacable réalité.

Depuis ma naissance, je devais être à sa disposition, de jour comme de nuit, hiver comme été. Ou plutôt à la disposition de la clinique et de ses patients. Je sentis ma gorge se serrer. J’avais déçu par mon inconduite l’un des plus éminents aliénistes français. Conscient qu’il ne servirait à rien d’inventer des excuses, je me contentai de murmurer :
« Je suis là à présent. Que puis-je faire, père ?
– Un nouveau pensionnaire a été admis dans nos murs cette nuit. État hallucinatoire. Agité. Violent. Il est possible qu’il se soit blessé. Il ne veut parler qu’à toi.
– Comment ça ? Sait-il que je ne suis pas encore médecin ?… »
Son regard me fit taire.
La plupart des gens travaillent dur pour devenir médecin, encore plus pour devenir aliéniste. Pas moi. Pour une simple raison : je suis né médecin, je suis né aliéniste. J’ai acquis en ces lieux une pratique qu’aucun diplôme ne saurait valider. Aux yeux de mon père, c’était une chance. Aux miens, un fardeau. D’un imperceptible mouvement de tête, il me désigna le pavillon de droite : « Tu viendras me rendre compte de tes premières observations. Oh… et reprends-toi vite, mon garçon. L’alcool et la médecine… » Il soupira sans prendre la peine d’achever sa pensée.
Parution : 2 mai 2024 – Éditeur : Fayard – Pages : 464 – Genre : policier, polar, polar historique, littérature française
Paris, 1841. Étudiant à la Faculté de Médecine, le jeune Émile se voit confier par son père, le célèbre docteur Blanche, un homme en sang et qui ne veut parler qu’à lui. Son premier patient ! Et pas des moindres : le célèbre Gérard de Nerval, en proie à la folie, perdu entre rêve et réalité, tenant un discours décousu et terrifié…Le sang dont il est couvert serait celui d’une jeune femme qu’il nomme Isis. Est-elle le fruit de son imagination délirante ? Est-elle morte ? Si oui, a-t-elle été assassinée par le poète ou bien n’a-t-il été qu’un témoin impuissant ?Du Tout-Paris lettré du xixe siècle à la préfecture de police, rue de Jérusalem, Émile Blanche entreprend de résoudre cette mystérieuse affaire, oscillant entre ses obligations d’apprenti médecin et ses nouvelles missions d’expert légal…Normalienne et scénariste, notamment dans le domaine de l’animation, Diane Morel est passionnée par l’Histoire. Le Mystère Nerval est son premier roman.
Ju lit les mots
– Blog littéraire – Critiques littéraires – Co-fondatrice Prix des auteurs inconnus – Contributrice journal 20 minutes – Membre the funky geek club
En savoir plus sur Ju lit Les Mots
Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.
Catégories :Premières Lignes...

Premières linges… Le Haut Mal de Pierre Léauté
Premières lignes… Le Verbe libre ou le silence de Fatou Diome
Premières lignes… Rentrée littéraire 2025 – Un jour ça finira mal de Valentin Gendrot
Premières lignes… Rentrée littéraire 2025 – Oû s’adosse le ciel de David Diop
Rhoooooo mais il m’a l’air tout à fait sympathique ce polar historique, ces quelques lignes me plaisent bien 🤩
J’aimeAimé par 1 personne
Il est super ! J’ai beaucoup aimé 😀
J’aimeAimé par 1 personne
Génial ! Hâte de lire ta chronique 😉
J’aimeAimé par 1 personne
😘
J’aimeJ’aime
Ça donne envie d’en apprendre plus sur le protagoniste.
J’aimeAimé par 1 personne
Les personnages sont supers !
J’aimeAimé par 1 personne