Un livre, un extrait… Les Irresponsables : Qui a porté Hitler au pouvoir ? de Johann Chapoutot

En histoire, l’étiologie — l’interrogation sur les causes — ne se confond jamais impunément avec la téléologie. Autrement dit les causes ne sont jamais des causes finales. Au-delà de ce principe de méthode, il faut se départir de l’effet éblouissant, voire hallucinatoire, du mot « nazisme ». En 1932, les nazis sont une des deux grandes familles de l’extrême droite allemande, avec le parti national du peuple allemand (DNVP), et l’un des multiples rameaux des extrêmes droites européennes, très présentes dans des démocraties fortement contestées, comme la France, la Belgique ou le Royaume-Uni, mais aussi au pouvoir dans de nombreux pays (Italie, Pologne, Hongrie, Autriche, Portugal…). Ils sont racistes et antisémites, veulent régénérer la nation allemande et miment un discours de justice sociale bien commode pour gagner des suffrages. Ils entretiennent deux milices politiques (SA et SS), comme à peu près tous les autres partis allemands, estiment que la violence est l’accoucheuse de l’histoire, tout en jurant respect et fidélité à la Constitution du pays — jusqu’à l’exercice du pouvoir, dont les nazis ne cachaient pas qu’il serait violent. Bien intégrés dans les milieux patronaux, financiers, dans les élites patrimoniales, dans la bourgeoisie et l’aristocratie, jusqu’au prince héritier de l’Empire, ils ont su gagner les faveurs des puissants, de la police et de l’armée. Ils sont, du reste, considérés comme des partenaires de coalition tout à fait acceptables par le DNVP, bien sûr, mais aussi par le Zentrum, quand le SPD ne considère pas, ce qui arrive de plus en plus souvent après 1930, qu’il faudrait leur laisser leur chance, puisqu’on ne les a jamais essayés, et pour que l’on voie comment ils s’en sortiront — mal, selon toute hypothèse, ce qui permettra de lever l’hypothèque.

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Pendant longtemps, l’étude, certes rapide, de la fin de la démocratie allemande a figuré en bonne place dans les manuels scolaires. J’ai retrouvé il y a peu des notes que j’avais, alors élève de 3e, rédigées pour préparer un examen sur la période. Faisant, en CDI, la synthèse des manuels disponibles, je précisais que « la peur du bolchevisme pousse les milieux d’affaires à financer le parti nazi » et que « c’est sous leur pression que le maréchal-président Hindenburg, élu en 1925, appelle Hitler à la chancellerie, le 30 janvier 1933 », pour « un gouvernement de coalition avec des partis de droite ». Le manuel Belin de 3e (édition de 1989) consacre une double page fournie à la République de Weimar, et précise que, « sous la pression des milieux capitalistes et des conservateurs, Hindenburg fait appel à Hitler », lequel avait proposé « un programme rassurant » aux « industriels et financiers ». La même année, le manuel Magnard note « l’appui des possédants » au NSDAP et « le soutien financier » accordé par « les industriels », par « peur des communistes », dans une double page elle aussi fournie.

En première, le manuel Delagrave de 1988 détaille la séquence Papen-Schleicher-Hitler en notant que Papen « a l’appui du monde industriel » mais que, perdant les élections du 6 novembre 1932, il est remplacé par le général von Schleicher et son « programme social avancé qui prévoit la fixation d’un salaire minimum et le partage des grands domaines en faillite ». Face à ces intentions, « les conservateurs s’inquiètent tout autant qu’Hitler », ce qui est rigoureusement exact. Le manuel mentionne le discours qu’Hitler a tenu à Düsseldorf le « 27 janvier 193219 » devant « les magnats de la Ruhr » : « Rassurés, ceux-ci décident de le soutenir contre le trop entreprenant von Schleicher ». Idem pour le manuel Belin, dirigé par Robert Frank, et dont la distribution impressionne (outre Robert Frank, on trouve parmi les auteurs Jean-Jacques Becker, Francis Démier, Pascal Ory, Patrick Verley…) : dix pages sont consacrées à la République de Weimar, et une double à la fin du régime. Les auteurs notent que ce sont bien les « grands patrons comme Krupp, Thyssen, Siemens ou le banquier Schröder qui préconisent d’appeler Hitler à la chancellerie, afin de dégager une grande coalition capable de rendre à l’Allemagne stabilité et ordre contre le bolchevisme ». Dans cette opération, « les milieux conservateurs et les milieux d’affaires (…) pensent dominer Hitler ». La page de documents enfonce le clou, en citant le témoignage du banquier Schröder à Nuremberg, ainsi que les réactions positives des conservateurs, des patrons et de l’armée suite à la nuit des longs couteaux. Les déclarations de Kurt von Schröder devant les enquêteurs américains sont bien connues, et éclairantes. Mandaté par Papen pour organiser un rendez-vous secret avec Hitler, le banquier Schröder précise : « Avant d’entreprendre cette démarche, je consultai un grand nombre de dirigeants économiques et m’enquerrai de leur état d’esprit. Il en ressortait qu’ils aspiraient à un homme fort qui pourrait former un gouvernement durable. Lorsque le NSDAP a subi son premier revers, le 6 novembre 1932, un soutien de la part de l’économie allemande est devenu urgent. L’intérêt commun du grand capital résidait dans la peur du bolchevisme et dans l’espoir que les nazis, une fois au pouvoir, créeraient en Allemagne les conditions d’une politique et d’une économie stables. Un autre intérêt commun était le souhait partagé de réaliser le programme économique d’Hitler, dont un des points essentiels était que l’économie devait se diriger elle-même (…) On attendait également une nouvelle conjoncture économique créée par de très grosses commandes de l’État. N’oublions pas qu’Hitler prévoyait l’accroissement des effectifs de l’armée allemande », ainsi qu’un ambitieux programme d’infrastructures et de développement des industries mécaniques.

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Les élèves de 3e ou de 1re (de terminale, depuis la réforme des programmes de 2020) sont à présent bien loin de lire de tels documents et de bénéficier de chapitres aussi circonstanciés. L’indigence des manuels est étonnante. Elle fait généralement l’objet d’une déploration de principe et vient nourrir les sempiternelles philippiques sur la baisse du niveau, mais elle obéit, en l’espèce, à une tectonique historiographique et éditoriale qui a relégué l’étude de la République de Weimar et l’étiologie de sa disparition dans les limbes de la pédagogie et de la culture générale comme du débat public, où l’on entend couramment, d’éditoriaux en plateaux, que « les nazis sont quand même arrivés démocratiquement au pouvoir » (faux), que « Hitler a été élu par les Allemands » (jamais), que « la crise a conduit les nazis au pouvoir » (faux), que « les extrêmes/les populismes/les extrémistes ont tué la démocratie de Weimar » (faux), voire, pour les plus chafouins, que « la gauche est responsable de l’arrivée des nazis au pouvoir », une sentence stupéfiante, comparable à celles qui, à l’été 2022, attribuaient les mégafeux qui dévastaient la Gironde… aux écologistes.

Les élèves actuels ne sont tout simplement plus invités à réfléchir à ce qui a pu détruire une démocratie au cœur de l’Europe, au milieu du XXe siècle, dans un pays dont le taux d’alphabétisation, le prestige universitaire et le patrimoine littéraire, philosophique, artistique et scientifique forçaient l’admiration de ses voisins. Un manuel de 3e assez courant subsume ainsi la République de Weimar sous une problématique peu pertinente en l’espèce, dont la formulation (« Comment la crise favorise-t-elle les expériences totalitaires et fragilise-t-elle les démocraties ? ») est dictée par le programme et par ses mantras (les « totalitarismes », concept abandonné depuis longtemps par les historiens du nazisme et du stalinisme). Peu heuristique s’il s’agit de parler de l’Italie et de l’Allemagne, cette question rend indéchiffrable un chapitre qui parle aussi de la France, mais également de la Russie-URSS. Qu’aurais-je pu comprendre à tout cela si j’avais dû aborder cette histoire avec de tels programmes ? Mystère. La double page consacrée à « la montée du nazisme » est à l’avenant. L’étiologie, simple, est martelée : « La crise économique entraîne une très forte augmentation du chômage en Allemagne. Hitler profite des difficultés ». Cette phrase lapidaire, qui se poursuit, comme de juste, en précisant que les nazis parviennent « légalement au pouvoir », est complétée par un graphique que l’on retrouve désormais partout, et qui met en corrélation les statistiques du chômage et les résultats électoraux du NSDAP.

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Le témoignage du banquier Kurt von Schröder, si pertinemment proposé comme étude de document par le manuel Belin, disait pourtant l’essentiel, tout ce qu’une abondante recherche avait déjà montré dans les années 1970 et tout ce qu’elle a confirmé depuis : l’arrivée des nazis au pouvoir procéda d’un choix, d’un calcul et d’un pari. Choix des élites économiques (industriels, financiers, assureurs) et patrimoniales (rentiers, actionnaires, Besitzbürgertum — bourgeoisie possédante, en allemand).

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Dans les contextes d’étiolement, voire de dissolution démocratique que nous connaissons en Europe et dans l’extrême-occident sud et nord-américain, il nous a semblé opportun de rouvrir le dossier, majeur, de ce « suicide d’une République » qui ressemble fort, à vrai dire, à un assassinat en règle, moins pour alerter sur un « retour » des années 1930 que pour penser, et prévenir, ce que Michaël Fœssell appelle une « récidive ». Le contexte de la France des décennies 2000-2020 est évidemment présent, en arrière-plan, celui de l’atelier du chercheur qui puise ses questions dans l’inquiétude des temps et qui sait, comme tout praticien et lecteur de la recherche historique, que toute histoire est contemporaine. L’histoire des effondrements et des disparitions de 1932-33 (Allemagne) et de 1940 (France), dont la présence est lancinante et dont la comparaison est si féconde, ne laisse pas d’aiguiser le regard sur les processus d’abrasion politique auxquels les démocraties sont soumises de la part de ceux que l’on a choisi d’appeler les irresponsables, en hommage à l’écrivain Hermann Broch, qui s’était, en son temps, penché sur les fossoyeurs de la démocratie allemande, et que Jules Isaac, en 1942, avait baptisés les oligarques. C’est, de fait, une petite oligarchie désinvolte, égoïste et bornée qui a fait le choix, le calcul et le pari de l’assassinat d’une démocratie : des libéraux autoritaires qui, convaincus de leur légitimité supra-électorale, persuadés du bien-fondé de leur politique de « réformes » (le mot était déjà omniprésent en 1932), infatués de leur génie, de leur naissance et de leurs réseaux, ont froidement décidé que la seule voie rationnelle et raisonnable, pour se maintenir au pouvoir et éviter toute victoire de la gauche, était l’alliance avec les nazis. Hitler comme voie de la raison, ou comment l’extrême centre a mis l’extrême droite au pouvoir — c’est l’objet de la présente enquête, qui se veut instruction, dans tous les sens du terme, et que l’on pourra aussi lire comme un réquisitoire.


Parution : 6 février 2025 – Éditeur : Gallimard – Pages : 304 – Genre : littérature française, Histoire, Seconde Guerre Mondiale, Essai, nazisme, politique, extrême droite, racisme, capitalisme

Un consortium libéral-autoritaire, tissé de solidarités d’affaires, de partis conservateurs, nationalistes et libéraux, de médias réactionnaires et d’élites traditionnelles, perd tout soutien populaire : au fil des élections, il passe de presque 50 % à moins de 10 % des voix et se demande comment garder le pouvoir sans majorité, sans parlement, voire sans démocratie. Cet extrême centre se pense destiné à gouverner par nature : sa politique est la meilleure et portera bientôt ses fruits. Quand les forces de répression avertissent qu’elles ne pourront faire face à un soulèvement généralisé, le pouvoir, qui ne repose sur aucune base électorale, décide de faire alliance avec l’extrême droite, avec laquelle il partage, au fond, à peu près tout, et de l’installer au sommet.
Cette histoire se déroule en Allemagne, entre mars 1930 et janvier 1933. Elle repose sur une lecture des archives politiques, des journaux intimes, correspondances, discours, articles de presse et Mémoires des acteurs et témoins majeurs. Elle révèle non pas la progression irrésistible de la marée brune, mais une stratégie pour capter son énergie au profit d’un libéralisme autoritaire imbu de lui-même, dilettante et, in fine, parfaitement irresponsable.



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6 réponses

  1. Un livre pour moi, ça, parce que j’ai envie d’en savoir un peu plus. On dit toujours qu’il a gagné les élections, mais moi, j’avais lu ailleurs, que non, il n’avait pas la majorité pour « passer » et gouverner. Apparemment, Hindenburg lui aurait donné les clés, mais je voudrais tout de même en apprendre plus et savoir. 😉

    Merci d’en avoir parlé et de l’avoir mis sous les projos 😉

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    • Avec plaisir ! Effectivement il n’a jamais gagné les élections, et malheureusement il a été porté au pouvoir parce que certains le pensaient inoffensif et qu’il suffirait de le mater pur qu’il ne fasse pas de vague. L’arrivée des nazis au pouvoir était un choix des industriels, financiers, mais aussi de la bourgeoisie ! Si tu veux comprendre la montée du nazisme Chapoutot est l’historien qu’il faut lire.

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  2. Voilà comment on en arrive là. La déformation de l’info ou le manque tout simplement des outils pour comprendre.

    Merci pour le partage ma Julie 🥰🙏 😘

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    • Effectivement l’information était à l’époque dirigée par les élites, donc les riches et donc manipulait la population, comme aujourd’hui les réseaux. Ce qu’on peut appeler le nivèlement par le bas, pour réduire la culture et les connaissances fait qu’on peut manipuler comme on veut. Tout le monde pense qu’Hitler a été élu démocratiquement et qu’il a gagné les élections, alors que c’est faux. Tout le monde pense que le chômage était à son comble, alors que non.
      Est-ce qu’on parle de répétition de l’Histoire ? Je pense surtout que l’Homme est trop peu enclin à apprendre de ses erreurs…
      Avec plaisir Dame Lulu 🙂

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      • L’homme, je ne lui mets plus de majuscule 😂, c’est mon côté rebelle. J’ai adoré mes cours d’histoire en terminale, on avait un professeur qui nous laissait réfléchir par nous même, au lieu d’apprendre bêtement une leçon. J’ai prêté mes cahiers, pas revus 👿, j’y aurais bien jeté un œil dedans.
        Avec grand plaisir ma Julie 🥰 🙏 😘

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