Un livre, un extrait… Berlin Finale de Heinz Rein

On ne peut véritablement comprendre le national-socialisme, son ampleur monstrueuse et sa puissance terrible, sa cruauté impitoyable et son amoralité absolue, qu’en analysant les caractères et les tempéraments, les souhaits et les objectifs, les intérêts et les raisons des hommes qui ont rejoint le parti dès avant 1933, ce sont eux qui ont donné au parti son identité, ses principes et sa teneur, dans la deuxième phase de l’histoire du parti ils ont poursuivi leur engagement sans rien changer, et ils n’ont jamais perdu leur légitimité.

Malgré tous les travestissements et les circonlocutions, malgré tous les vernis culturels et l’élégance diplomatique, la substance réelle transparaissait partout et toujours. Sur ce point, il ne fait aucun doute que Hitler avait raison quand il disait que le parti devait toujours agir selon les règles qui le définissaient. Ces règles étaient la trahison, le meurtre, la terreur, la cruauté, l’amoralité, et la fidélité à ces règles. Les avoir appliquées en tout temps et en tout lieu, c’est en réalité la seule loyauté qu’on peut concéder aux nazis.

Aussi hétérogènes qu’aient été les éléments qui se sont retrouvés dans le parti avant qu’il devienne le parti d’État, ils étaient tous rassemblés sous un dénominateur commun : chacun d’entre eux était sorti des rails, ou était sur le point de le faire. Il y a en premier lieu les soldats incapables de s’adapter à un emploi paisible, ou qui n’en ont jamais eu, et les officiers dont la fonction a soudain perdu de son prestige et ne leur offre plus aucune perspective ; ils ont en commun ce besoin de se soumettre et en même temps de pouvoir donner des ordres, éternels sous-officiers habitués à obéir et à n’assumer aucune responsabilité puisqu’ils reçoivent les ordres de titulaires de postes plus élevés.

Et puis il y a ceux, innombrables, qui ont fait naufrage dans le civil et à qui la faute n’incombe jamais, qui ne mettent pas en cause leurs défauts ou leur paresse mais toujours ceux des autres et les circonstances défavorables. Dans cette catégorie, il faut compter les éternels désœuvrés, les vieux croûtons universitaires, ceux qui n’ont pas réussi à devenir chef comptable ou maître d’œuvre. Et ceux qui sont marqués par la nature, dont l’infériorité va de pair avec un besoin érostratique de se faire remarquer, et les membres des associations de malfaiteurs à qui l’occasion s’offre ici, sur leur territoire attitré, de descendre dans l’arène politique. Tous ont décidé de se lancer dans la politique, parce que le Führer l’avait fait et que cela semblait la façon la plus simple et la moins fatigante de réussir. Ils ont été rejoints par les masses de la petite bourgeoisie et de la classe moyenne ; sans ambition politique, elles étaient, au fond, ce que leur Führer avait désigné un jour avec mépris comme un tas d’amateurs, elles s’accrochaient au national-socialisme comme à l’unique espoir d’empêcher l’effondrement de l’ordre social bourgeois et de rétablir la stabilité de cet édifice chancelant et craquelant.

Enfin, il faut aussi mentionner une horde de desperados politiques, à savoir tous ceux dont l’arrivisme n’avait pas été servi par d’autres partis, qui n’avaient pas pu s’imposer ou qui, la plupart du temps pour des raisons tout à fait évidentes, en étaient plus ou moins forcément exclus.

Et c’est ce conglomérat de traits de caractère mêlant attitude de mercenaire, instinct de gangster, désir bourgeois de possession, échec à vivre, fatalisme existentiel, sentiment de persécution, besoin maladif de briller, arrogance raciale, c’est cette créature étrange et contre nature qui symbolise le soi-disant Homo teutonicus novus, censé apporter une culture nouvelle, et qui a réussi à faire entrer toute la richesse et la variété d’un peuple débordant de talents dans le lit de Procuste d’un manuel politique minable.

Tout cela sera élevé au rang de thèse et de dogme par les hommes de main savants et les gardes-chiourmes philosophes avant d’être transmis tel quel de génération en génération en tant qu’axiome, comme une forme de légitimation et de justification a posteriori, une tentative d’enfiler le masque de l’honnête homme par-dessus la figure grimaçante du barbare.

Ce qui demeurait d’idéalisme sincère et de croyance naïve n’avait pas le moindre impact sur la ligne prétendument idéologique et n’était toléré qu’à la marge, avec une profonde méfiance. L’essence du parti était fondée de manière inaltérable et irrévocable sur la clique hétéroclite de baroudeurs, de bourgeoisie déracinée et de sous-prolétariat abject, et plus encore sur le troupeau sans volonté ni instinct de la petite et moyenne bourgeoisie apolitique, qui se sent menacé par le capitalisme monopoliste et craint l’effondrement dans le prolétariat industriel.


Parution : 20 septembre 2018 – Éditeur : Belfond – Traduction : Brice Germain – Pages : 880 – Genre : littérature allemande, historique, seconde guerre mondiale, témoignage

Publié en 1947 en Allemagne, vendu à plus de 100 000 exemplaires, Berlin finale est l’un des premiers best-sellers post-Seconde Guerre mondiale. Une œuvre passionnante, haletante, audacieuse, qui a su, alors que l’Europe se relevait à peine de la guerre, décrire dans toute sa complexité le rapport des Berlinois au nazisme.



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2 réponses

  1. Un livre qui doit être très intéressant. Cette époque a malheureusement beaucoup de points communs avec la nôtre. Bonne soirée

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