Un livre, un extrait… Berlin Requiem – Xavier-Marie Bonnot

Paris, le 6 mai 1954

Rodolphe Meister vient d’avoir vingt-neuf ans, pas même la moitié d’une vie d’homme, et, déjà, la lumière brûle ses yeux bleus, si pâles, si purs.

La lumière, Rodolphe pourrait en parler pendant des heures, mais pas autant que l’ombre qui la précède. Devant le miroir du salon, il enfile son veston, ajuste son nœud de cravate et fait une grimace en redressant le menton. Il n’aime pas son corps élancé, presque maigre, ses moustaches broussailleuses, ses cheveux blonds et bouclés. Une allure de poète. Faut faire avec.

Son regard glisse le long des objets qui l’entourent. Le peuple du passé, le dérisoire de quelques souvenirs. Il s’arrête sur le piano, un quart-de-queue aux éclats de vieux vernis. Un petit buste est posé dessus, immobile. Un grotesque façonné dans de la pâte à modeler, avec deux yeux en accent circonflexe, une bouche charnue, le nez un peu de travers et un crâne chauve. Le seul objet de son enfance. Son talisman magique. Une figurine qu’il a façonnée, il venait d’avoir sept ans.

Ce fétiche, il vient du Berlin des nuits de cendres, la première patrie de Rodolphe. Même la guerre, avec ses déportations, ses massacres, ses bombes et ses tanks qui écrabouillent tout, ne lui a pas ravi ce petit être. Rodolphe le saisit délicatement dans ses longs doigts et le fixe quelques secondes avant de le remettre à sa place.

— À tout à l’heure, Père. Tu seras fier de moi.

Père, c’est le nom qu’il donne à la figurine. De père, il n’en a jamais eu. Aucun visage, aucun nom. Rien. Le grand nulle part des origines. Sa mère sait, bien sûr. Mais elle se tait, depuis toujours.

D’ordinaire, Christa Meister vient embrasser son fils, avant son départ. D’ordinaire, elle inspecte sa tenue d’un air sévère et sourit avec une pointe de nostalgie. Aujourd’hui, un sommeil lourd la retient loin du monde.

Rodolphe sort sans faire de bruit, à la façon d’un fugitif. Une fuite qui ne cessera sans doute jamais, parce qu’elle anime la chair dont il s’est pétri, année après année. Une fois dans la rue de Vaugirard, il décide de faire quelques pas. Un besoin, pour se défouler et laisser les ombres derrière lui.

Parution : 2 septembre 2021 – Éditeur : Plon – Pages : 368 – Genre : Thriller-historique, nazisme

Juin 1954, l’opéra royal du Danemark cherche un nouveau chef d’orchestre pour remplacer le grand Wilhelm Furtwängler, parvenu au terme de sa vie. Un jeune musicien est choisi : Rodolphe Meister, le fils d’une célèbre cantatrice. Tous trois sont nés à Berlin, se sont connus et fréquentés. Mais, en 1933, tandis que les nazis font de Furtwängler un trésor national, le destin de Rodolphe et de sa mère va basculer. L’enfant n’a que huit ans, et comme beaucoup le nazisme le fascine… Jusqu’au jour où la Gestapo découvre à sa mère une ascendance juive. En 1954, lorsque Rodolphe retrouve Furtwängler, mourant, leurs histoires s’entrechoquent. Des questions surgissent entre un exilé, fils d’une mère déportée à Birkenau, et le chef qui a eu les honneurs de Hitler en personne… Comment Furtwängler a-t-il pu accepter la reconnaissance d’un régime barbare ? Dans un tel contexte, est-il encore possible de placer l’art au-dessus de la morale ? À travers ce passé douloureux, les deux hommes vont découvrir que la musique n’est peut-être pas la seule chose qui les unit..



Catégories :Un livre, un extrait...

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