Un livre, un extrait… Mamma Roma de Luca Di Fulvio

Puis la comtesse le regarda. Elle avait des yeux violets pénétrants, parfaitement en harmonie avec sa robe mauve.

Le temps s’arrêta. Le garçon sentit que son corps commençait à vibrer sous le coup de la tension.

C’était comme un tremblement de terre intérieur. Il se demandait s’il devait sourire ou rester sérieux. Rester raide comme un balai ou adopter une attitude détendue. Révéler le désir qui brûlait dans son regard, ou simplement s’efforcer de dissimuler la terreur qui rendait ses yeux comme du verre.

Choisis-moi…,pensa-t-il.« Nous prenons celui-là », annonça alors la comtesse.

Le cœur du jeune s’arrêta. Sa maigre poitrine se serra, comme prise dans l’étau d’un forgeron. Et puis il éclata de rire. Juste un instant – un instant tellement bref que ce rire ressembla plutôt à un rot.

Ensuite son cœur se remit à battre, mais avec des coups tellement rapides et puissants qu’on n’aurait plus dit le sien, mais celui d’un animal sauvage : ils faisaient craquer ses côtes, qui ne parvenaient plus à endiguer ses émotions.

Seul un orphelin pouvait savoir ce que voulait dire passer toute sa vie en cage. Et seul quelqu’un ayant vécu dans une cage, sans famille, pouvait éprouver ce qu’il éprouvait à ce moment-là.

Des larmes chaudes, brûlantes, presque douloureuses, lui montèrent aux yeux, poussées par une extraordinaire pression qui venait du plus profond de son être. Mais il les refoula, fermant les paupières avec force et contractant les mâchoires.

Il aurait voulu hurler, courir ou rire, mais il était comme pétrifié par les quelques mots qu’il venait d’entendre. Parce que, ce que la comtesse avait dit, il l’avait désiré chaque soir, chaque matin. De tout son être.

L’aristocrate fit un pas en avant pour s’approcher de lui. Il soutint son regard – bien que son cœur se soit à nouveau arrêté, avant de se remettre à battre à tout rompre – parce qu’il était un garçon courageux et fier.

Cependant, il n’était pas encore un homme. Il n’avait que seize ans. Il sentit à nouveau les larmes lui monter aux yeux et il les refoula encore, obstinément. Et à nouveau, il eut envie de rire. Toutefois, il parvint à demeurer immobile.

La comtesse l’examinait en silence, comme s’il avait été un objet inanimé. Le garçon avait des yeux sombres mais lumineux. Un nez droit assez prononcé qui dénotait du caractère. Des lèvres charnues, un peu comme une fille, sans que cela ôte rien de sa virilité. Des mâchoires robustes. Des sourcils fournis et bien dessinés, noir de jais, qui contrastaient avec la mèche blonde tombant sur son front.

— Fais-moi entendre le son de ta voix, lui demanda-t-elle.

— Qu’est-ce que je dois dire ?

— Ça suffit comme ça, répondit-elle.

Sa voix n’avait pas totalement mué, elle avait ces légères fêlures caractéristiques de l’entre deux âges mais, à l’évidence, ce serait celle d’un baryton, ni trop aiguë ni trop grave.« Montre-moi tes dents », demanda encore la comtesse.

Alors, la nature du garçon reprit soudain le dessus, sans que sa volonté puisse la contrôler. Il n’arrivait jamais à renoncer à une plaisanterie, à une occasion de rire.

« Comme un cheval ? » ne put-il s’empêcher de lancer. Il se dit aussitôt après : Quel imbécile !, car il n’arrivait jamais à se taire. Imbécile ! se répéta-t-il avec colère, car il avait le chic pour tout gâcher.

« Comment tu te permets ? » intervint un maître.

La comtesse ne perdit rien de sa contenance. « Oui, comme un cheval », répondit-elle. Et elle ajouta : « S’il te plaît. ».Le garçon savait qu’il ne devait pas poursuivre sur ce ton de défi. Mais il était comme ça : quand il commençait, il n’arrivait plus à s’arrêter. Comme un taureau charge un stupide chiffon rouge, sans raison aucune, sa langue bien pendue ne cessait de le fourrer dans le pétrin, que ce soit avec les maîtres ou avec quiconque croisait son chemin. Une partie de lui savait bien qu’il ne devait pas le faire. Mais, comme toujours, c’est l’autre partie qui l’emporta, et ainsi découvrit-il ses dents supérieures et inférieures, régulières et très blanches, et se mit-il à hennir. Fort et net.

Parution : 9 septembre 2021 – Éditeur : Slatkine et Cie – Traduction : Elsa Damien – Pages : 685 – Genre : thriller historique, historique

Un orphelin qui veut changer le monde avec son appareil-photo. Une artiste de cirque passionnée de politique.Une comtesse aux aspirations républicaines.
Trois personnes que le destin conduit à Rome en 1870, cœur battant de l’Italie. Leurs chemins se croisent au milieu de cette ville prometteuse, et leurs rêves apparaissent comme un lien magique. Mais Rome l’éblouissante, l’insaisissable, présente des défis inattendus à ses nouveaux admirateurs.
Jusqu’au jour où un événement dramatique secoue la Ville éternelle…



Catégories :Un livre, un extrait...

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