Un livre un extrait… Une main vers le ciel de Jean-Christophe Boccou 

Tu t’habilles à la hâte et tu dévales l’escalier jusqu’à l’arrière-cuisine de l’épicerie. Le magasin est vide, mais tu devines à travers la vitrine une foule compacte massée sur les trottoirs du boulevard Monivong.

Tu sors de la boutique en courant. Sur ta gauche, un char de l’armée régulière avance sur le pavé, le glacis lesté de grappes de civils, adultes et enfants, qui agitent des drapeaux blancs en criant : la guerre est finie !

Tu aperçois ton oncle, un foulard à la main, le visage illuminé de joie et de soulagement. « Khieu ! C’est terminé, les Américains sont partis ! »

La foule exulte.

Toi aussi, tu y croirais presque, mais c’est une tout autre colonne qui apparaît bientôt derrière le char.

Des hommes coiffés de casquettes Mao, vêtus de pyjamas noirs usés jusqu’à la corde. Ils portent autour du cou des écharpes à carreaux rouge et blanc et escortent en rangs serrés un convoi de véhicules militaires. Tu observes, fasciné, la cohorte des forces spéciales khmères rouges faire son entrée en ville. Les visages sont sales, fatigués. Ils jurent avec l’éclat métallique des kalachnikovs qu’ils portent à l’épaule ou brandissent devant eux. Les armes commencent à inquiéter la population.

Tu sens monter en toi une envie irrésistible d’en savoir plus. Tu te frayes un chemin à travers la foule malgré les avertissements de ton oncle qui essaie de te retenir par la manche.

Tu veux savoir où vont ces hommes. Un peu plus loin sur le boulevard, les soldats de l’armée régulière sont descendus du char et déposent les armes au pied des maquisards. Les Khmers rouges observent sans réaction le tas de fusils empilés sur la chaussée. Ils ordonnent aux vaincus de se déshabiller et de leur emboîter le pas. Tu hésites un instant, mais ta curiosité l’emporte sur la prudence.

Tu te glisses discrètement dans leur sillage, alors qu’ils se dirigent vers le stade olympique. Parvenu au pied des gradins de la piste d’athlétisme, tu te faufiles entre les sièges et tu t’allonges de tout ton long pour mieux les observer.

Les Khmers font s’agenouiller les soldats vaincus et leur tirent une balle dans la tête.

Tu t’enfonces le poing dans la bouche pour t’empêcher de hurler, alors que les corps tombent face contre terre, les uns après les autres. Il faut que tu rentres, il faut que tu préviennes ton oncle. Vous devez fuir, vous devez…

Une douleur cinglante vient d’exploser sous ton crâne. Tu portes la main à ta nuque, tes doigts sont poisseux de sang.

« Qu’est-ce que tu fous là, toi ? »

Tu restes allongé sur le ventre, pétrifié par la surprise et la violence du coup. Tu bégayes un semblant d’explication, mais le soldat ne t’écoute pas.

« Tu mens, vermine. Tu es un espion. Debout ! »

Tu obéis, les mains sur la tête, et tu ne peux t’empêcher de lâcher un cri quand tu sens le canon de son fusil s’enfoncer dans ton cou.

« Dégage d’ici, et plus vite que ça. Les Américains vont bombarder la ville. On est là pour vous évacuer. »

Tu bafouilles encore. « Évacuer ? Mais pour aller où ? »

La pression du canon se fait plus forte.

« Ne discute pas avec moi ! Va prévenir ta famille ! Vous devez marcher vers le nord. C’est l’affaire de trois jours au maximum. Maintenant, dégage ! »

Le regard du soldat s’éteint tout à coup, il t’a déjà oublié. Tu tournes les talons sans demander ton reste, mais il se remet à gueuler dans ton dos.

« Une minute, vermine. »

Tu te figes sur place. C’est forcément un cauchemar, comme ceux que tu faisais avant la guerre, quand tu pouvais encore trouver un semblant de sommeil. Le Khmer rouge s’approche jusqu’à te toucher. Il t’attrape par la mâchoire et te dévisage d’un air dégoûté.

« Qu’est-ce que tu as aux yeux ? Ils n’ont pas la même couleur. »

Il y a quelque temps, tu lui aurais ri au nez. Plus personne ne t’embête avec ça depuis l’enfance. Tu pousses un léger soupir avant de lui répondre.

« C’est une anomalie génétique, on appelle ça des yeux vairons. Ce n’est pas grave, camarade, je te le jure. »

Le soldat allume une cigarette et te congédie d’une grimace méprisante.

« Inutile de jurer, vermine. L’Angkar a déjà prévu de corriger les anomalies dans ton genre. »


Parution : 5 février 2026 – Pages : 232 – Éditeur : La manufacture des livres –Genre : littérature française, roman noir historique, thriller historique

Khieu Saran a 17 ans le jour où les Khmers rouges déferlent sur Phnom Penh pour « libérer » le peuple cambodgien. La joie de courte durée va basculer dans l’horreur. Khieu découvre les camps de rééducation, la torture et l’extermination avant d’être forcé de devenir à son tour un bourreau du régime de Pol Pot.

Après avoir échappé à l’enfer, Khieu est aujourd’hui juge d’instruction auprès d’un tribunal pénal international dont la mission est de traquer les anciens cadres du régime. Jusqu’au jour où il retrouve la trace de Vorn, son ancien tortionnaire. Accompagné de Sokha, sa fille adoptive, Khieu s’envole pour la France afin d’en finir avec les spectres du passé.



Catégories :Un livre, un extrait...

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4 réponses

  1. Ouf ! L’extrait est fou !

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