« Connais-tu, au moins, l’âme du pays, son bruissement ? Vois, dehors, la lumière parfaite et vois, au loin, l’horizon qui danse et rit, qui s’approche et s’éloigne comme un enfant qui joue au bord de l’eau. Mon pays est flamme, mon pays est océan, mon pays est un cantique qui parcourt les collines, un murmure qui disparaît, se perd dans le vacarme. »
Karim Kattan Le palais des deux collines
Ce n’est pas parce qu’on en parle moins dans les médias que le sujet n’est plus d’actualité. Malheureusement, cela dure depuis des décennies, et cela continue dans le silence assourdissant du monde.
À Gaza, les morts, les destructions et les déplacements se poursuivent, tandis que l’attention médiatique se tourne progressivement vers d’autres sujets. Pourtant, derrière les chiffres et les images qui nous parviennent de moins en moins, des femmes et des hommes attendent de pouvoir quitter le territoire et trouver refuge ailleurs.
Parmi eux se trouvent des scientifiques, des universitaires, des écrivains et des artistes palestiniens qui devaient être accueillis en France dans le cadre du programme PAUSE. Certains disposent déjà d’une institution prête à les recevoir. D’autres ont vu leur dossier validé, sans obtenir encore le statut définitif de bénéficiaire.
Saisi à deux reprises par un collectif d’associations et d’institutions, le Conseil d’État a refusé d’intervenir en urgence. Non parce que le danger auquel sont exposées les personnes vivant à Gaza serait contesté, mais parce que le programme PAUSE ne permet pas, juridiquement, d’organiser lui-même leur évacuation.
Le programme PAUSE, un dispositif de protection
Créé en 2017 et porté par le Collège de France, le Programme national d’accueil en urgence des scientifiques et des artistes en exil, appelé PAUSE, a pour objectif de protéger les chercheurs, enseignants, intellectuels et artistes qui ne peuvent plus exercer librement dans leur pays.
Soutenu par plusieurs ministères, le programme s’appuie sur des universités, des laboratoires, des écoles et des institutions culturelles françaises disposés à accueillir les bénéficiaires. Le programme PAUSE leur permet de rejoindre un établissement français, de poursuivre leurs recherches ou leur travail de création. Depuis sa création, plus de 720 scientifiques et artistes originaires de différents pays en guerre ou soumis à la répression ont ainsi trouvé refuge en France, parfois accompagnés de leur famille.
Protéger ces personnes, ce n’est pas seulement leur offrir un lieu où vivre et travailler. C’est aussi préserver des connaissances, des œuvres, des archives et une mémoire collective menacée de disparition.
Des dizaines de dossiers palestiniens bloqués
Depuis plusieurs mois, les structures françaises souhaitant accueillir des bénéficiaires palestiniens signalent la suspension de l’instruction des dossiers provenant de Gaza.
Selon les informations disponibles, certaines personnes ont déjà obtenu le statut de bénéficiaire du programme PAUSE, d’autres, malgré un dossier validé, attendent la confirmation définitive de leur admission. Plusieurs patienteraient depuis plus d’un an et demi, tandis que les nouveaux candidats vivant à Gaza ne pourraient plus déposer de dossier.
Le ministère de l’Europe et des Affaires étrangères invoque les difficultés entourant la sortie des Palestiniens de Gaza. Les évacuations étant suspendues ou extrêmement limitées, les différentes étapes de l’accueil en France ont également été interrompues.
Plusieurs associations et institutions dénoncent pourtant une différence de traitement injustifiée. Elles rappellent que PAUSE a précisément été créé pour intervenir dans des situations de guerre, de persécution et d’urgence. Suspendre les candidatures en raison des difficultés d’évacuation revient, selon elles, à écarter les personnes qui ont le plus besoin de protection.
Le Conseil d’État refuse d’intervenir en urgence
Une quarantaine d’organisations, parmi lesquelles des associations de défense des droits humains, des établissements culturels et des maisons d’édition, ont saisi le Conseil d’État pour demander la reprise de l’examen des candidatures au programme PAUSE, la validation des dossiers déjà retenus et le réexamen des visas.
Le Conseil d’État a toutefois rejeté les deux recours. Il a reconnu le blocage des démarches, mais a estimé que le programme PAUSE ne permettait pas, à lui seul, d’organiser l’évacuation des bénéficiaires hors de Gaza. La reprise des dossiers ne modifierait donc pas immédiatement leur situation.
Les requérants ont pourtant souligné que le statut de lauréat, l’existence d’un financement et d’une structure d’accueil pouvaient faciliter l’inscription sur une liste d’évacuation.
Ce que le Conseil d’État n’a pas jugé
Il est important de ne pas donner à ces décisions une portée qu’elles n’ont pas. Le Conseil d’État n’a pas affirmé que l’exclusion des candidats gazaouis était légale. Il ne s’est pas prononcé sur le fond des accusations de discrimination et n’a pas jugé que la différence de traitement entre les Palestiniens et les autres bénéficiaires du programme était justifiée. Le CE a uniquement estimé que les conditions nécessaires à son intervention immédiate n’étaient pas réunies.
Même si la nuance est juridiquement importante, humainement, elle est plus difficile à entendre.
Une mécanique administrative qui entretient l’impuissance
Cette affaire révèle une mécanique cruelle.
Le programme PAUSE peut financer un accueil en France, mais ne peut pas organiser une évacuation. Le ministère invoque les difficultés diplomatiques pour expliquer l’interruption des départs. Le juge estime que la reprise des candidatures ne permettrait pas automatiquement de quitter Gaza. Chaque institution se trouve ainsi renvoyée aux limites de ses compétences. Pourtant, sans évacuation, le statut de lauréat PAUSE ne suffit pas, alors que sans statut, sans visa, sans financement et sans établissement prêt à accueillir la personne, une évacuation devient encore plus difficile à organiser.
Pendant que les responsabilités se fragmentent, des artistes et des scientifiques restent enfermés dans un territoire ravagé.
Sauver des vies, des œuvres et une mémoire
Accorder une attention particulière aux artistes, aux écrivains, aux universitaires et aux chercheurs ne signifie pas que leur vie aurait plus de valeur que celle des autres habitants de Gaza.
Mais ils sont aussi les témoins et les dépositaires d’une culture, d’un savoir et d’une mémoire collective.
Lorsque des universités, des bibliothèques, des ateliers, des archives et des lieux culturels sont détruits, ce ne sont pas seulement des bâtiments qui disparaissent, ce sont des récits, des recherches et des traces de l’histoire d’un peuple qui risquent d’être effacés.
La difficulté d’une évacuation devrait pousser l’État à mobiliser davantage ses moyens diplomatiques et administratifs.au lieu de suspendre des candidatures.
Derrière les dossiers, les procédures, les visas et les décisions de justice se trouvent des personnes, qui créent, enseignent, cherchent, écrivent et tentent simplement de survivre.
Et tandis que le monde détourne progressivement le regard, elles continuent d’attendre.
Catégories :Divers

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