Prix Audiolib 2026 : Moi qui n’ai pas connu les hommes de Jacqueline Harpman


« Il n’y a pas de continuité et le monde dont je suis la descendante m’est totalement étranger. Je n’ai pas entendu sa musique, je n’ai pas vu sa peinture, je n’ai pas lu ses livres, sauf les quatre que j’ai trouvés dans le refuge et auxquels je n’ai pas compris grand-chose : je ne connais que la plaine caillouteuse, l’errance et la lente perte de l’espoir, je suis le rejeton stérile d’une race dont je ne sais rien, pas même si elle a disparu. Peut-être que, quelque part, l’humanité resplendit sous les étoiles, ignorant qu’une fille de son sang achève sa vie dans le silence. »


Il y a presqu’un an, je lisais Moi qui n’ai pas connu les hommes de Jacqueline Harpman, réédité par Stock, initialement publié en 1995. Cette lecture m’avait profondément marquée.

Lorsque j’ai découvert qu’il faisait partie de la sélection du Prix Audiolib 2026, j’étais très contente de pouvoir le redécouvrir dans sa version audio. Et mon ressenti reste le même : ce texte est un choc. Une œuvre à la fois simple et vertigineuse, qui interroge l’essence même de l’humanité à travers une voix singulière, froide, lucide et inoubliable.

Le point de départ est aussi épuré que glaçant : quarante femmes sont enfermées dans une sorte de cave, sous la surveillance silencieuse d’hommes inaccessibles. Elles ne savent pas pourquoi elles sont là. Elles ne savent pas ce qu’il se passe au-delà des grilles. Elles vivent dans un espace clos, coupé du monde, privées de tout.

Un jour, les gardiens disparaissent, et enfin les portes de leur prison s’ouvrent, elles découvrent alors un monde désert, sans trace de civilisation, sans présence humaine, sans vie.

La narratrice, plus jeune que les autres, n’a aucun souvenir d’un “avant”. Elle n’a jamais connu la liberté, jamais connu les hommes, jamais connu la vie telle que nous l’entendons. C’est à travers son regard que nous suivons cette expérience radicale : une humanité réduite à presque rien, contrainte de survivre dans un monde vidé de sens, vidé de son essence même.

« J’étais la plus jeune, la seule qui fût encore enfant quand nous avions été enfermées. Les femmes ont toujours pensé que je devais n’être parmi elles que par erreur, que dans le grand tumulte qui avait régné, j’avais été envoyée du mauvais côté et que cela n’avait pas été corrigé. Sans doute, une fois les grilles fermées, ne devaient-elles jamais se rouvrir. »

La force du roman réside dans cette voix. Une voix froide, lucide, presque clinique. Jacqueline Harpman laisse parler son personnage, qui observe, tente de comprendre, analyse ce qui l’entoure, sans se laisser aller à une nostalgie qu’elle ne peut pas ressentir, puisque certains sentiments, certaines expériences et certains souvenirs lui sont inconnus.

Ce ton détaché rend la lecture troublante et fascinante, on avance dans le récit avec une forme de malaise, mais aussi avec la certitude de lire quelque chose d’unique.

« C’est peut-être pourquoi je suis si différente des autres. Il doit me manquer certaines des expériences qui font qu’on devient tout à fait un être humain. »

Et c’est là que la version audio prend tout son sens. Lola Naymark parvient à porter cette voix sans la dénaturer. Son interprétation reste sobre, presque retenue, et c’est précisément ce qui fonctionne, car elle ne cherche pas à en faire trop, elle accompagne la narratrice dans sa manière d’être au monde, mais toujours avec une lucidité tranchante.

L’écoute renforce cette impression d’étrangeté. La voix donne corps à cette solitude absolue et installe un rythme, un silence, une tension diffuse. Et ce qui m’avait déjà frappée lors de ma lecture papier m’a de nouveau saisie à l’écoute : cette impression d’entendre une voix venue d’un lieu hors du temps, presque hors du monde.

Moi qui n’ai pas connu les hommes est un récit post-apocalyptique, bien sûr, mais débarrassé des artifices du genre. Il n’y a pas de monstres, pas de lutte héroïque, pas d’explication spectaculaire. Pas de grand récit de survie au sens classique. Juste une poignée de femmes, un monde désert, et cette question lancinante : que reste-t-il de l’humain quand il n’y a plus de société, plus de mémoire, plus de futur ?

Ce dépouillement donne au roman une dimension presque métaphysique. Lire ce texte, ou l’écouter, c’est accepter de se confronter au vide, à la solitude absolue, à la possibilité que l’existence n’ait pas d’autre justification que le fait d’exister, puis de finir.

J’avais eu, en lisant le roman en version papier, la sensation étrange d’écouter ce que je lisais, la version Audio venue prolonger cette impression, en confirmant ce que j’avais ressenti : ce texte possède une oralité particulière. Il semble presque fait pour être entendu, parce que sa force repose sur une voix intérieure d’une intensité rare. Lola Naymark respecte cette singularité, en laissant exister les silences, les aspérités, en donnant à la narratrice une présence profonde.

J’avais été complètement chamboulée lors de ma lecture papier, presque exsangue en refermant le livre et l’écoute a ravivé ce sentiment, avec une intensité différente. Là où la lecture m’avait donné l’impression d’être seule face au vide, l’audio m’a donné le sentiment d’être accompagnée par cette voix, de la suivre plus intimement encore.

Je conseillerais cette lecture à celles et ceux qui acceptent d’être déroutés. À celles et ceux qui cherchent dans la littérature non pas seulement une histoire, mais une expérience existentielle.

Un livre à lire, à écouter, à éprouver. Un roman dont on ne sort pas tout à fait indemne.

« Peu à peu, je cessai de demander qu’elles me racontent leur monde, et je renonçai à m’en faire une idée. Je sais bien que j’en suis issue. J’ai eu un père et une mère, qui sont sans doute allés danser, qui se sont mariés, ou quittés, qui ont été arrachés l’un à l’autre par la catastrophe comme Francine et Lucien. Peut-être une des femmes que j’ai vues mortes dans les caves était ma mère, et que mon père gît momifié près d’une grille : entre eux et moi, tout a été rompu, il n’y a pas de continuité et le monde dont je suis la descendante m’est totalement étranger. Je n’ai pas entendu sa musique, je n’ai pas vu sa peinture, je n’ai pas lu ses livres, sauf les quatre que j’ai trouvé dans le refuge et auxquels je n’ai pas compris grand-chose : je ne connais que la plaine caillouteuse, l’errance et la lente perte de l’espoir, je suis le rejeton stérile d’une race dont je ne sais rien, pas même si elle a disparu. Peut-être que, quelque part, l’humanité resplendit sous les étoiles, ignorant qu’une fille de son sang achève sa vie dans le silence. »

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Parution : 1995 – Réédition : 30 avril 2025 – Éditeur : StockAudiolibe – Temps d’écoute : 7 heures et 01 minutes – Lu par : Lola Naymark – Pages : 272 – Genre : littérature belge, thriller dystopique, dystopie, thriller, fantastique, science-fiction, imaginaire, post-apocalyptique, femmes

Elles sont quarante, enfermées dans une cave, sous la surveillance de gardiens impassibles. La plus jeune – la narratrice – n’a jamais vécu ailleurs. Si les autres femmes ne se rappellent pas comment elles sont arrivées là et n’ont aucune notion du temps, il leur reste un vague souvenir de leur vie d’avant, qu’elles lui transmettent.

Mystérieusement libérées de leur geôle, elles entreprennent une longue errance à la recherche d’autres humains – ou d’une explication – sur une terre désertée.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (du 12 juillet 2026 au 11 juillet 2027)



Catégories :Audio, Fantastique/Science-fiction/Uchronie/Dystopie..., H, Littérature belge, Prix Audiolib 2026, Stock, Thrillers/Polars

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