Prix Audiolib 2026 : Les vivants de Ambre Chalumeau


dès qu’une femme parle de féminisme, on s’indigne, on suppute, c’est forcément une lesbienne une folle une catin une dépravée, une droguée une anarchiste une mal baisée, qu’on brûle ses livres et surtout qu’on la retienne, de peur qu’elle ne jette EN PLUS son soutien-gorge dans le bûcher. Derrière chaque homme il y a une femme, mais derrière chaque femme il y a les hommes, prêts à la lui mettre de force, à sec, si jamais elle se baissait pour ramasser les miettes des Droits de l’homme ou du Code du travail. Une oppression orchestrée par des requins et perpétrée par des bœufs, un phénomène de masse, un pont entre les ethnies et les classes sociales qui permet à un magnat de la politique internationale et à un opprimé sous-payé de se donner des coups de coude et de s’entendre sur le fait que, habillée comme ça, elle l’avait bien cherché, son viol collectif dans une cave et son jet d’acide au visage. Quel dommage que le dénominateur commun de l’humanité, celui qu’on s’échine à trouver depuis des millénaires, ce soit ça. Quel dommage que le plus grand liant du monde soit celui qui lie toutes les femmes du monde entre elles, et que ce soit le tort qu’on leur fait.


Dans le cadre du Prix Audiolib 2026, j’ai écouté Les Vivants, premier roman d’Ambre Chalumeau, lu par Ariane Brousse.

Mon ressenti est assez partagé, mais probablement plus positif que ne le laisseraient penser certaines de mes réserves. J’ai apprécié cette écoute, sa vivacité, son humour, mais surtout la manière dont Ambre Chalumeau aborde le deuil sans enfermer son récit dans la tristesse.

Les Vivants porte finalement très bien son titre : malgré la perte, malgré les blessures, malgré les bouleversements, le roman reste profondément tourné vers la vie.

Là où j’ai davantage éprouvé de distance, c’est dans l’univers social des personnages. Un monde très parisien, privilégié, parfois assez éloigné d’un quotidien plus ordinaire, dans lequel j’ai eu plus de difficulté à me reconnaître.

Ambre Chalumeau raconte ce moment de la vie où l’on quitte progressivement l’adolescence, où les amitiés occupent encore une place immense, où l’avenir semble ouvert, et où l’on se croit peut-être encore un peu protégé du pire. Elle aborde le deuil, la perte et la manière dont on doit continuer à vivre après un événement qui bouleverse profondément son équilibre.

Le texte aurait facilement pu devenir mélancolique ou douloureux. Il ne l’est pas. Il y a de la tristesse, bien sûr, mais également des moments de légèreté, de l’humour, des souvenirs, des échanges entre amis, des instants presque ordinaires qui rappellent que la vie continue malgré tout.

Les Vivants aborde également des thématiques très actuelles : sexualité, abus, homosexualité, image de la femme… On sent qu’il s’agit de sujets qui touchent l’autrice, même si j’ai parfois eu le sentiment d’une forme d’accumulation, un peu comme dans certaines séries ou certains films contemporains où toutes les cases semblent devoir être cochées.

Pour autant, cela m’a moins gênée que le milieu social dans lequel évoluent les personnages, qui m’a davantage tenue à distance.

Malgré elle, ça y est, elle est une élève d’hy-pokhâgne, sans retour possible. Elle a dépensé le PIB d’un petit pays chez Gibert Jeune. Elle parle un langage hermétique peuplé de « khôlles » et de « khûbes».
Avant, pour elle, «PDC ça voulait dire « place de Clichy». Maintenant ça veut dire « princesse le Cleves »

Il y a dans Les Vivants un entre-soi très parisien, favorisé, que l’on peut facilement qualifier de « bobo ». Ce n’est évidemment pas un problème en soi, mais il m’a manqué davantage de quotidien, de contraintes matérielles, de préoccupations plus ordinaires. Le rapport à l’argent, au travail, au logement, aux difficultés concrètes de l’entrée dans l’âge adulte reste relativement éloigné de l’univers décrit par le roman.

Les émotions des personnages sont universelles : le deuil, l’amitié, le désir, les blessures, les peurs parlent évidemment à tout le monde. Leur environnement social, en revanche, l’est beaucoup moins.

Et si elle, une jeune fille privilégiée, ressent tout ça dans les quartiers chics d’une ville puissante dans un pays moderne, que doivent ressentir les autres, les 99,9 % moins bien loties? Quand même l’élite se pique les yeux dans la fumée, quel feu doit brûler en bas?

À certains moments, j’ai donc eu l’impression de regarder ce groupe évoluer depuis l’extérieur plutôt que de véritablement partager son quotidien.

J’ai en revanche apprécié les passages plus légers et les touches d’humour qui viennent alléger le récit sans jamais minimiser ce que traversent les personnages. Parce que le deuil ne signifie pas que l’on cesse soudainement de rire. Parce que la douleur n’empêche ni les moments absurdes, ni les conversations entre amis, ni les souvenirs heureux ou les maladresses.

Ariane Brousse donne vie au texte grâce à une narration dynamique, naturelle et suffisamment nuancée pour accompagner ses différents registres. Elle sait restituer les moments plus graves sans les alourdir, tout en donnant toute leur place aux passages plus légers ou plus drôles. Cette capacité à passer de l’émotion à la légèreté correspond parfaitement à l’équilibre recherché par le roman.

Les Vivants est donc une écoute que j’ai finalement appréciée malgré mes réserves. J’ai aimé la manière dont Ambre Chalumeau aborde le deuil de façon lumineuse, avec retenue et sensibilité, tout en racontant ce moment particulier qu’est l’entrée dans l’âge adulte.

Le récit est sincère, sensible et souvent juste dans ce qu’il dit de l’amitié, du manque et de la nécessité de continuer.

Une écoute lumineuse malgré son sujet, imparfaite à mes yeux, mais pleine de vie et c’est probablement ce que je retiendrai avant tout de ce roman.

D’autres avis : Le murmure des âmes livres, Sin City,


Parution : 12 mars 2025 – Éditeur : Stock Audiolibe – Temps d’écoute : 5 heures et 32 minutes – Lu par : Ariane Brousse – Pages : 304 – Genre : littérature française, tranche de vie, famille, deuil, abus, apprentissage

« Elle demande de répéter. On demande toujours de répéter, alors qu’en fait on a très bien entendu. Quelque part dans notre crâne, un globule blanc se lève et pète du coude la vitre à ne casser qu’en cas d’urgence, celle qu’on pensait ne jamais avoir à briser : on sait qu’on devrait déclencher un protocole spécial pour accueillir la nouvelle, sauf que personne n’a été briefé, les stagiaires sont incapables, en plus on est samedi soir les bureaux sont déserts, y’a bien les anciens qui sauraient quoi faire, les vieux neurones du fond là, paniqués en permanence, ils nous ont dit qu’un jour ça pouvait arriver mais on les écoute plus ils radotent tellement, et maintenant qu’on a besoin d’eux putain ils sont où ? Et aussi simplement que ça, une nuit comme les autres devient un Début. »




Catégories :Audio, C, Contemporain, Littérature française, Prix Audiolib 2026, Stock

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1 réponse

  1. Je passe aussi mon tour 😅 mais merci pour ton avis éclairé sur cette écoute ma Julie 🥰, je comprends tes réserves !

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