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Autour de la table, un autre bourdonnement s’élève. La conversation est animée, un flot ininterrompu d’informations en tous genres s’empile, où l’on ne distingue plus l’essentiel de l’anecdotique. Entre deux coups de fourchette, l’actualité internationale est égrenée avec plus ou moins d’intérêt selon le pays et les enjeux comme on feuillette un catalogue en ligne. Je me force à manger un peu, non pas tant pour faire plaisir à Vincent qui, par deux fois, m’a demandé si l’épaule d’agneau confite était à mon goût, mais pour éponger le vin rouge qui m’enivre. Gisèle somnole dans le canapé, indifférente à tout ce qui l’environne. Je l’envie. Combien j’aimerais quitter la table, fermer les yeux et, comme lorsque j’étais enfant, me laisser bercer par les voix des adultes ; les soirs de veillée, mon corps, bordé par ma langue maternelle, s’abandonnait au sommeil en toute quiétude, j’étais alors traversée par des récits dont je n’aurais su dire s’ils étaient réels ou fictifs ; mais ce fugace répit nostalgique est aussitôt troublé par mon beau-frère Emmanuel, qui aborde un sordide fait divers survenu il y a quelques jours dans une bourgade du sud de la France dont le nom, désormais tristement célèbre, relègue au second plan tous les conflits tragiques des quatre coins de la planète. Des jours qu’on ne parle plus que de ça ; des chaînes d’info en continu aux unes de journaux, l’infiniment petit gonflé à l’hélium se repaît de lui-même, relayé par l’avidité de ceux dont c’est le fonds de commerce et talonné par ceux qui s’en défendent, au prétexte de répondre aux préoccupations des citoyens. Fort heureusement, l’alcool m’anesthésie et dilue les propos de mon idiot de beau-frère qui, sous couvert de s’émouvoir du drame, nous livre un plaidoyer pour l’immigration contrôlée, et qu’importe que le principal suspect soit français. Après combien de générations le suffixe « d’origine » tombera-t-il ? Toujours la même rengaine, depuis que je suis née, à la différence qu’aujourd’hui l’idéologie d’extrême droite s’est largement répandue, portée par une classe politique peu scrupuleuse de se fourvoyer avec des concepts qu’elle avait jusqu’alors combattus ; au fil des ans et des ambitions électorales, le champ lexical des obsessions identitaires s’est étoffé, décomplexé, pour s’infiltrer dans chaque foyer et s’inviter à table, même chez ceux qui ne sont pas les plus malintentionnés. Chacun y va de son commentaire et de son analyse. Je les écoute sans les entendre. À quoi bon participer ? À part s’échauffer le sang, il n’y a rien à y gagner. Chacun campera sur ses positions en poussant le même refrain sans parvenir à convaincre l’autre ; les sujets passent, le fond des opinions reste le même. La mouche, sans doute à force de s’être pris la vitre, a fini par tomber au sol ; étourdie, elle continue néanmoins de battre des ailes mais avec moins de vigueur.

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Un collègue à la machine à café m’avait demandé ce que je pensais de l’attentat et si je condamnais de tels actes ; nous étions entrés dans une nouvelle ère où il nous serait demandé d’exprimer haut et fort notre condamnation chaque fois qu’un psychopathe passerait à l’acte, sans quoi nous serions accusés de complicité avec l’ennemi, alors que, jusqu’à preuve du contraire, les premières victimes des extrémistes islamistes, de l’Algérie au Mali en passant par l’Afghanistan, sont les musulmans, mais il faut croire que toutes les vies ne se valent pas. Pour certains, nous formons un groupe indistinct, une grande famille consanguine aux accointances et aux sympathies cachées pour ces barbares illuminés. Ce fut la goutte de trop, celle qui acheva de me convaincre de sauter le pas. J’étais fatiguée de lutter pour obtenir un job à la hauteur de mes qualifications, épuisée que des collègues moins compétents soient promus avant moi, et maintenant il me fallait me justifier, répondre d’actes auxquels j’étais indirectement associée. Deux options s’offraient à moi : m’alléger du fardeau de la charge raciale ou m’éteindre à petit feu. D’autres attentats ont suivi, ne faisant qu’accroître le racisme et la haine envers les Arabes. Lors de l’attaque du Bataclan, j’étais rentrée en France depuis trois ans et, même si je me sentais protégée par ma nouvelle identité, le projet de déchéance de nationalité avait ravivé mes peurs et mes angoisses. À l’allure où va le monde, le droit du sang prévaudra bientôt sur le droit du sol.
Parution : 19 août 2026 – Éditeur : Stock – Pages : 240 – Genre : littérature algérienne, littérature française, exil, amour filial, immigration, deuil, guerre d’Algérie, immigration
« Voilà près de vingt-cinq ans que j’ai troqué la lettre M pour la transformer en N. KARIMA/KARINA. Six lettres parmi lesquelles une seule joue les trouble-fêtes, ne convoquant ni le même imaginaire ni les mêmes fantasmes. »
Quelle femme se cache sous l’allure parfaite de Karina Leroy, mariée à Vincent, mère d’une adolescente, et à la tête de sa propre galerie d’art ? Et si Karina s’appelait Karima ? En tronquant la lettre M, elle a dynamité le seul pont en mesure de la relier à l’autre rive de la Méditerranée. Ainsi affranchie de la charge sociale et raciale, elle a acquis une forme de liberté. Même si la honte d’avoir usé d’un tel stratagème ne l’a jamais quittée.
Le jour où ce qu’elle a construit dans le mensonge se fissure, elle est rattrapée par les blessures de l’enfance et celles de la guerre d’Algérie.
Face aux soubresauts de l’Histoire, chacun devra explorer sa part absente.
Catégories :Un livre, un extrait...

Un livre, un extrait… Les Irresponsables : Qui a porté Hitler au pouvoir ? de Johann Chapoutot
Un livre, un extrait… Berlin Finale de Heinz Rein
Un livre, un extrait… Moi qui n’ai pas connu les hommes de Jacqueline Harpman – Nouvelle édition
Un livre un extrait… Une main vers le ciel de Jean-Christophe Boccou
Alors, lui, il pourrait me plaire, c’est un pays que je ne connais pas et pourtant, j’en suis nostalgique.
Je vais guetter ton retour ma Julie 🥰. Merci à toi pour le partage 🙏 😘 Mais l’ homme va t il enfin comprendre que ce n’est pas la couleur de peau ou la religion qui font un homme ?
Pas d’amalgames.
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J’aime beaucoup la plume de Brakni, et ce qu’elle dégage. C’est un pays aux multiples facettes et d’une grande richesse.
Merci à toi 🙏
L’Homme n’a pas compris que c’est la diversité qui fait la richesse…
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La couverture est magnifique et le sujet très intéressant. Merci Julie 🙂
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C’est vrai que la couv est superbe 🥰
Merci à toi Frédéric 🙏📚😊
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Pour finir, je vais l’ajouer ! 😆
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😅
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À cause de toi :p
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Ça me va 😅
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