Lorsque je croisais ma gueule dans le reflet d’une vitrine ou le miroir rouillé de toilettes publiques, je ne voyais pas un rebelle, j’observais une défaite. Je savais que la drogue, comme l’alcool, ne changeait pas un homme mais en forçait le trait. Le gentil devenait plus doux encore, le sombre plus ténébreux, le lumineux plus éclatant. Et je ne voulais pas encore libérer le Kells tapi en moi.

Sorj Chalandon revient sur sa jeunesse, sur son rapport à la famille, à la violence, à l’engagement, à la fuite, mais aussi à ce qui fonde une identité d’écrivain. Il y a dans ce récit quelque chose de très intime, presque cathartique pour l’auteur, comme s’il lui fallait revenir sur certaines blessures, certains souvenirs, certains silences, pour leur donner enfin une forme.
Et pourtant, malgré tout l’intérêt que ce texte peut avoir, je dois reconnaître que je n’ai pas réussi à m’y immerger totalement.
Le livre de Kells s’inscrit dans une veine autobiographique, l’auteur y explore des fragments de vie, des souvenirs de jeunesse, des figures familiales, des moments fondateurs. On y retrouve cette volonté de comprendre d’où l’on vient, ce qui nous construit, ce qui nous abîme, mais aussi ce qui nous pousse à partir, à écrire, à chercher ailleurs une forme de vérité. Il ne s’agit pas seulement de raconter sa vie, mais de revenir sur ce qui l’a marqué, façonné, parfois brisé.
Il y a une sincérité indéniable, la plume n’est pas froide, ni distante, elle porte la marque d’un vécu. C’est sans doute ce qui fera la force du livre pour beaucoup de lecteurs et d’auditeurs. Ceux qui aiment les récits autobiographiques, les textes de mémoire.
De mon côté, j’ai perçu cette force, mais même si je trouve cela touchant, je n’ai pas réussi à complètement être touchée.
Je crois que ma réserve tient surtout à mon rapport au genre. Je ne suis pas une lectrice particulièrement friande de biographies ou de récits autobiographiques. J’ai parfois du mal à entrer dans ces textes très personnels, surtout lorsqu’ils reposent beaucoup sur la mémoire, les souvenirs, la relecture d’une trajectoire intime et encore plus du vivant de la personne.
Ce n’est pas une question de qualité. Je reconnais l’intérêt du livre, sa sincérité, sa densité, et ce qu’il peut représenter dans le parcours de Sorj Chalandon. J’ai écouté avec intérêt, mais il m’a manqué cette accroche émotionnelle ou narrative qui me permet habituellement de me fondre dans un texte.
C’est toujours délicat à formuler, car il ne s’agit pas de dire que le livre est mauvais. Au contraire, il possède de vraies qualités. Mais il n’est simplement pas fait pour moi.
Cette écoute m’a aussi fait me poser une question : aurais-je davantage apprécié la plume de Sorj Chalandon si je l’avais découvert avec un autre titre ?
Certainement que oui.
Entrer dans l’œuvre d’un auteur par un texte autobiographique n’est pas toujours évident, surtout lorsque l’on n’a pas encore de lien avec sa plume, son univers, ses thèmes récurrents. Mon ressenti aurait peut-être été différent si j’avais découvert Sorj Chalandon à travers un roman, un texte plus fictionnel ou plus romanesque, j’aurais peut-être été plus disponible pour accueillir ensuite ce récit personnel.
La narration de Féodor Atkine est l’un des vrais points forts de cette version audio. Sa voix apporte une dimension particulière au récit biographique, elle donne du relief aux souvenirs, de la gravité aux silences, une profondeur aux passages les plus intimes. Il y a dans son interprétation une maîtrise évidente, une capacité à porter le texte sans jamais l’écraser.
Dans une version audio, le narrateur joue un rôle essentiel. Il doit trouver le bon équilibre entre incarnation et retenue. La voix permet de faire entendre la mémoire, les failles, les tensions intérieures. Elle donne presque l’impression d’une confidence, d’un récit transmis à voix basse, avec gravité. La qualité de l’interprétation rend donc l’écoute agréable, même lorsque le texte, de mon côté, me tenait à distance.
Je conseillerais Le livre de Kells aux auditeurs et auditrices qui aiment les récits autobiographiques, les textes de mémoire, les histoires familiales, les livres dans lesquels un auteur revient sur ce qui l’a construit ou bien à ceux qui connaissent déjà sa plume, pour l’apprécier à sa juste valeur.
Une écoute de qualité, donc, mais qui n’a pas totalement trouvé son chemin jusqu’à moi. Peut-être aurais-je mieux rencontré Sorj Chalandon avec un autre titre, avant de découvrir cette part plus intime de son œuvre.
D’autres avis : Le murmure des âmes livres, Noter jardin des livres, Sin City, Vagabondage autour de soi, L’ile aux trésors
Parution : 13 août 2025 – Éditeur : Grasset – Audiolibe – Temps d’écoute : 9 heures et 53 minutes – Lu par : Féodor Atkine – Pages : 384 – Genre : littérature française, autobiographie
Le Livre de Kells est le douzième roman de Sorj Chalandon a puisé dans son expérience personnelle pour raconter un épisode de sa vie.
À 17 ans, après avoir quitté le lycée, Lyon et sa famille, il arrive à Paris où il va connaître, durant presque un an, la misère, la rue, le froid, la faim.
Ayant fui un père raciste et antisémite, il remonte l’existence sur le trottoir opposé à celui de ce Minotaure sous le nom de Kells, en référence à un Evangéliaire irlandais du IXème siècle. Des hommes et des femmes engagés vont un jour lui tendre une main fraternelle pour le sortir de la rue et l’accueillir, l’aimer, l’instruire et le réconcilier avec l’humanité.
Avec eux, il découvre un engagement politique fait de solidarité, de combats armés et d’espoirs mais aussi de dérapages et d’aveuglements. Jusqu’à ce que la mort brutale de l’un de ces militants, Pierre Overney, pousse La Gauche Prolétarienne à se dissoudre.
Certains ne s’en remettront jamais, d’autres chercheront une issue différente à leur combat.
Ce fut le cas pour l’auteur, qui rejoignit « Libération » en septembre 1973.
Le livre de Kells est une aventure personnelle, mais aussi l’histoire d’une jeunesse engagée et d’une époque violente. Sorj Chalandon a changé des patronymes, quelques faits, bousculé parfois une temporalité trop personnelle, pour en faire un roman. La vérité vraie, protégée par une fiction appropriée…
Catégories :Audio, Fantastique/Science-fiction/Uchronie/Dystopie..., H, Littérature belge, Prix Audiolib 2026, Stock, Thrillers/Polars

Prix Audiolib 2026 : Moi qui n’ai pas connu les hommes de Jacqueline Harpman
Laisser un commentaire